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[Inspiratorium de février] Rien.

Où l'on laisse libre cours à sa plume mécanique.

[Inspiratorium de février] Rien.

Messagepar WuPunk-Hill » 23 Février 2013, 23:28

"Mardi 14: Rien."
(Louis XVI)


Aux accords acidulés et légers du clavecin se fondaient, dans une harmonie parfaite, les long gémissement amers du violon; la viole de jambe, adroitement maniée, émettait quant à elle de surprenantes sonorités, à cheval entre le sucré et le salé, à l'instar de certains plats asiatiques que Gunther, le cuisinier, réalisait quelquefois. Lukas Vogt, actionnaire principal de la plus grosse société de textiles d'Autriche-Hongrie, mordit goulûment dans un délicieux gâteau à la crème plein à craquer de garniture, à tel point que la susdite garniture crémeuse déborda de l'enveloppe de pâte pour couler le long des multiples mentons, et éclabousser sa précieuse chemise de soie brodée. Soudain, le claveciniste manqua d'une touche l'accord correct, faussant par la même occasion toute la mélodie. Il rougit et poussa un cri très féminin, qui contrastait fortement avec son apparence de vieillard austère. Lukas manqua de s'étouffer de rire, constellant les marbrures du sol de nuées de crème et de salive. Cela ne l'empêcha pas, quelques instants plus tard, de renvoyer le trio de musiciens à grands renforts d'insultes et de coups de canne. Il regagna la salle désormais silencieuse, s'affala sur une pile de coussins et de tapis orientaux et décida de se mettre au travail. Sans interrompre son assidu grignotage, il installa sur son ventre proéminent une pile de télégrammes, qu'il entreprit de déchiffrer. Il chaussa ses lorgnons, et jeta un oeil au premier télégramme de la pile: une affaire sans intérêt, un banal accident de travail qui avait tué quatre ouvriers… Il mit le feuillet de côté, s'intimant l'ordre de songer plus tard à envoyer des gens annoncer le funeste évènement aux familles concernées. Il enfonça dans sa bouche un imposant gâteau aux framboises et reprit sa lecture… Voilà qui était plus sérieux: d'importants groupes d'ouvriers grévistes, menés par des groupuscules socialistes, convergeaient sur le plus grand complexe industriel de la société, la cité industrielle de Wolfsberg-St. Andrä. C'était, d'après l'expéditeur du télégramme, une situation des plus urgentes, qui nécessitait des mesures énergiques et sévères. Lukas pouffa, et jeta le papier au-dessus du premier d'un geste désinvolte, tout en se demandant pourquoi les ouvrier, qui pouvaient maintenant se reposer grâce à la machine, pouvaient bien protester, cette fois. Deux télégrammes plus tard, Lukas s'était endormi, et la pile de communiqués urgents s'écroula dans les innombrables îlots de crème qui couvraient la surface de l'océan de dalles que constituait le sol de la salle.

La table était couverte d'une telle diversité de mets que chacun mettait plus de temps à constituer un grossier schéma de son menu du soir qu'à le consommer. La discussion portait sur la peinture, et précisément sur la peinture italienne. Sa fille soutenait que Titien représentait à lui seul l'apogée de l'école vénitienne. Son fils lui préférait Ingres ou le Tintoret. Sa femme enfin, cette gourde niaise à l'apparence vaguement humaine, affirmait qu'elle appréciait beaucoup Eugène Delacroix. De peintre en toile, de toile en tissu, on en vînt naturellement à parler du travail de Lukas. Tous ici étaient très satisfaits du rendement de la nouvelle machine à tondre les draps, tant économiquement que matériellement. Les deux étant liés, cela paraissait d'ailleurs tout à fait logique. Sa femme le questionna alors:
-"Lukas, avez-vous reçu des nouvelles concernant les réactions des travailleurs, aujourd'hui?"
Il réfléchit quelques instants, tentant de se remémorer le contenu des télégrammes q'il avait reçu.
-"Non, rien du tout, je pense qu'ils se sont rapidement adaptés à cette innovation pleine d'avenir…"
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Re: [Inspiratorium de février] Rien.

Messagepar WuPunk-Hill » 16 Mars 2013, 16:26

"Le capital mourrait si, tous les matins, on ne graissait les rouages de ses machines avec de l'huile d'homme. Il faut, à ces bêtes de fonte et d'acier, le pansage et la poussée de l'ouvrier."
(Jules Vallès)


La masse s'abattit dans un sifflement sourd sur une face saillante de la machine. Le fulminant salarié qui tenait l'arme d'assaut improvisée par la hampe se tourna en jubilant vers les quelques cent ouvriers qui s'étaient rassemblés sur la place qui surplombait l'usine. Ils étaient là, bras croisés, décidés à lutter contre cette nouvelle invention innovatrice mais satanique, qui leur ôtait le pain de la bouche. C'étaient de simples gens, rendus combatifs par la misère. L'orateur improvisé entama son impitoyable réquisitoire.

— Camarades, si vous êtes tantôt réunis devant ma personne, c'est pour une raison bien précise. Il y a un mois de cela, un penseur, une âme sans doute bien intentionnée, mit au point cette diabolique mécanique dont vous pouvez contempler les rouages encore fumants dans mon dos. Ces bouts de ferraille, mes frères, sont inoffensifs tels que vous les voyez, ce n'est pas contestable, mais représentaient il y a une heure encore la ruine de centaines de familles. En effet, gesticulant, tournicotant dans l'huile, ils étaient assemblés de manière à remplacer nos bras, et l'ensemble fonctionnait. Dites vous, mes frères, que le grand boulanger en personne assista à l'exécution de ce terrible instrument. Car, représentez-vous un instant vos employeurs, ces porcs cupides. Hésiteraient-ils, si l'occasion se présentait, à vous retirer vos emplois si cela représentait un bénéfice? Non, bien sûr, non. Et l'occasion, voyez-vous, se présente. Si vous ne les avez pas encore reçues, vous recevrez sous peu des missives où l'on annonce de manière cher détournée que l'on vous licencie, que l'on vous met à la porte, que l'on vous ruine, enfin. Vous n'avez plus qu'à sombrer dans l'alcoolisme, dans l'amour de la boutanche, ou à vous reconvertir dans une profession malhonnête, pour finir sans doute vos jours chez les frères-je-t'agrippe. C'est cela que vous souhaitez peut-être? Parce que dans ce cas, vos intérêts s'accordent avec les leurs, et nous n'avons plus rien à nous dire. Mais sinon, si tout cela vous révolte, si vous êtes écœurés et lassés de vous faire marcher sur les pieds, puis sur le dos, par les bourgeois exploiteurs, je vous invite à la révolte! Montrons leur que le peuple n'est pas démuni contre leurs atroces procédés! Marchons sur les usines et, comme icigo, réduisons ces ouvriers de fer à néant!

Et le maladroit discours mobilisa la foule tant et si bien qu'elle monta à son tour près des mécaniques brisées de la machine, comme pour les achever, s'assurer qu'elle ne renaîtrait pas de ses cendres. Étincelle vive que cette sonnerie, appelant au travail des ouvriers licenciés. Les nouveaux employés, peu enclins à la plainte, n'avaient pas signalé à leurs employeurs ce vestige d'un passé récent mais révolu. Elle était si vive, l'étincelle, qu'elle mit le feux aux poudres, calcinant sur son passage toute trace de l'indécision qui avait subsisté dans l'esprit de certains ouvriers. Désormais, la foule n'était plus. Ou plutôt si, elle était, mais elle était une, et des ouvriers ne subsistait plus aucune trace. C'était une entité vivante et haineuse, que formait la foule, le conglomérat de dizaines d'esprits bornés mais revanchards. Et cette entité se dirigeait désormais vers l'usine la plus proche ; elle se dirigera plus tard vers ces autres bâtiments monolithiques qui se dressent à l'horizon comme autant d'autels sanguinolents dressés en l'honneur du dieu Or et de son archange Capital. Déjà les contremaîtres fuient, les stores se baissent, les portes claquent et les loquets tournent. Déjà, de sonores et sinistres sons parviennent, assourdies de ce qui fut une usine et qu'on qualifiera désormais de résidu d'une époque récemment révolue, de la même manière qu'on qualifia la sonnerie d'appel de vestige. Vestige, résidu… Que de ruines, que de destruction apportées par cette terrible invention…
Dernière édition par WuPunk-Hill le 06 Avril 2013, 17:37, édité 1 fois au total.
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Re: [Inspiratorium de février] Rien.

Messagepar Amalasùnthe » 16 Mars 2013, 20:12

L'écriture est toujours top, c'est agréable !
Bien visuelle en plus, on se laisse emporter en même temps que la foule ^^
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Re: [Inspiratorium de février] Rien.

Messagepar WuPunk-Hill » 06 Avril 2013, 18:36

Ô ma chère cassette! Elle n'est point sortie de ma maison?
(Harpagon)


Dehors, les vociférations des prolétaires emplissaient désormais l'air. Les dortoirs sur lesquels donnait le sabord du bureau étaient inoccupés, et résonnaient d'un calme anormal. Les abords de l'usine s'étaient apropris depuis le départ des ouvriers, Monsieur Bors en était heureux, car rien ne le troublait tant que le désordre qu'engendrait la malpropreté. Il était assis, droit comme une aiguille d'horloge, devant une énorme pile de documents divers. Quand les premières clameurs retentirent, il souleva le store qui lui masquait la rue, et contempla, débordé, la foule briser au sol ses onéreux automates. Il vit les rouages se répandre, rouler vers le nord, et résolut de quitter ses locaux avant de gouter à la carline: quoiqu'économe, il n'était pas le moins du monde attiré par la mort. Il lorgna une dernière fois son bureau avec mélancolie, cette pièce aux murs dénudés, au plafond bas et au sol de mauvais bois lui manquerait. Il poussa la grossière estampe à laquelle il tournait si souvent le dos, découvrant un long et étroit corridor aux murs de béton. Il alluma une lampe à pétrole, et avança sur la point des pieds, un sac de billets dans la main. "La seule chose que l'or ne peut pas acheter, c'est la richesse, l'opulence…", comme il le répétait souvent. "C'est pourquoi lorsqu'on l'a, il faut la conserver." Il conservait donc son or avec passion et diligence.

Le couloir débouchait sur une allée ombragée, Monsieur Bors y déboucha donc également. Sitôt extirpé du boyau sinueux qui l'avait conduit en ces lieux, il le couvrit d'une dalle plombée, qui ralentirait sans doute ses éventuels poursuivants. Il se précipita vers l'artère la plus proche, sans accorder d'importance au décor des lieux. Mal lui en prit, car émerger au beau milieu des Ombres en habit de ville, boucles dorées aux pieds et sac à la main relevait d'une suicidaire ignorance des réalités socio-géographiques de la ville. On désignait sous l'appellation d'Ombres ce quartier, presque accolé au complexe industriel, qui abritait depuis des siècles déjà la lie des habitants de la cité. On y considérait qu'un bon gendarme ne pouvait être qu'un gendarme clamsé, qu'un bon bourgeois ne pouvait être qu'un bourgeois écrémé, qu'une bonne femme ne pouvait qu'être une femme putiphardée. C'est donc dans ces sombres Ombres que le Bors s'aventura en courant. Prudents, les ouvriers le laissèrent aller de l'avant, persuadés qu'on se chargerait à leur place de leur tâche vengeresse.

La moustache finement taillée portait encore des relents de gomina, les cheveux poivre et sel avaient été peignés vers l'arrières avec une maniaque obstination, si bien qu'ils étaient restés en place. Le menton était lâche, les joues creusées par le souci. On remarquait encore les vêtements d'admirable facture, les chaussures brillantes comme deux lustres, la taille svelte et la pâleur cadavérique de l'homme. Cela n'avait rien d'étonnant, songeait le capitaine en contemplant le cadavre non-identifié. On l'appela sur le pont. Il venait de recevoir l'ordre de sonder le canal à la recherche d'un industriel, un certain Monsieur Bors. Détaillant du regard la silhouette inanimée, il constata avec surprise qu'une pièce d'or avait été enfoncée dans sa gorge.
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Re: [Inspiratorium de février] Rien.

Messagepar Merle » 07 Mai 2013, 13:38

Je crois n'avoir jamais commenté, je rattrape donc ce défaut céans. J'aime beaucoup ton style, même s'il est un peu maniéré parfois. Délicat équilibre entre le souhait de la belle formule et la répétition du mécanisme qui y mène. Et ça fait plaisir de lire putipharder, ça faisait longtemps que je n'avais plus vu cette antonomase biblico-argotique.
Autant de motivation qu'une lettre de motivation.
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Re: [Inspiratorium de février] Rien.

Messagepar WuPunk-Hill » 14 Juin 2013, 11:50

Merci beaucoup, j'essayerai de continuer l'écrit sous peu.
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