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Le Cycle Parezel - Tome 1 - La Lijhline (Chapitre 5 et 6)

Où l'on laisse libre cours à sa plume mécanique.

Le Cycle Parezel - Tome 1 - La Lijhline (Chapitre 5 et 6)

Messagepar Nylh » 06 Décembre 2013, 09:51

Voilà, après plusieurs mois de réflexion à me demander si ce cycle avait sa place sur le forum, je me suis enfin décidée à le poster ici, du moins une partie. C'est un projet qui me tient à cœur et que je souhaite auto éditer une fois achevé. Je vous offrirais au cours des premières semaines les 10 premiers chapitres de ce tome. Je ne suis pas très douée pour résumer mes écrits alors ... je vous laisse découvrir cette histoire.

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Prologue

Elle se tenait immobile, au bord du vide, les yeux rivés sur le bout de ses bottines vernies. Depuis combien de temps était-elle là, elle n’aurait pu le dire, mais la nuit était tombée depuis bien longtemps, accompagnée par une fine pluie glacée qui donnait à ce quai vide à peine éclairé par quelques becs de gaz à la flamme vacillante, des allures de royaume des morts. De petits nuages de buée s’échappaient de ses lèvres entrouvertes, et si elle ressentait la morsure du froid elle n’y laissa rien paraître. Au-dessous d’elle les eaux noires du grand canal laissent entendre un léger clapotis, seul bruit tangible au milieu de cette nuit froide. Elle avança un pied, le laissant suspendu dans le vide puis hésita un instant. C’est alors qu’elle entendit des cris et des injures sur sa gauche, provenant d’une ruelle mal éclairée. Elle haussa les épaules et reposa son pied sur la pierre du muret qui sur lequel elle se tenait, s’efforçant de ne pas prêter attention aux appels de détresse et aux bruits de lutte qui s’étaient amplifié. Mais le charme était rompu. Après avoir jeté un bref coup d’œil vers les eaux du canal, elle redescendit du parapet et se dirigea là d’où venaient les cris, s’attendant sans surprise à assister à un spectacle qu’elle ne connaissait que trop bien.
« Tu vas filer ton sac, ou je te crève ! » L’un des assaillants avait saisi le butin tant convoité et le tirait de toute ses forces tandis que son acolyte frappait sans relâche leur pauvre victime déjà à terre, qui se cramponnait tant bien que mal à sa besace, comme si sa vie en dépendait.

Elle les observa quelques instants, considérant la scène d’un œil critique. Elle connaissait ces hommes, elle les connaissait tous, mais le pauvre hère sur lequel ils s'acharnaient lui était inconnu. Il n'avait pas sa place ici pensa-t-elle avant d'avancer vers eux d’un pas tranquille. Un sifflement averti les deux hommes de son arrivée. Deux notes aiguës et lugubres qui remplirent leur regard d’effroi devant cette apparition fantomatique. « La Lijhline ! » s’écria l’un d’eux en reculant prudemment, prêt à détaler au moindre geste de cette femme qui le terrifiait. « Oh zrät ! On se tire ! » Le second, toujours agrippé au sac du malheureux, tira un grand coup, lui arrachant finalement ce pourquoi ils l'avaient attaqué, puis sans demander leur reste les deux voleurs s’enfuirent comme si ils avaient le diable aux trousses, sans se retourner.

Ne laissant transparaître la moindre émotion, elle se pencha au-dessus de la forme recroquevillée sur elle-même, immobile, pour vérifier que le malheureux était encore en vie. Sa respiration était faible, presque imperceptible, mais après un bref examen, elle en conclue que le cœur battait toujours. Il était jeune et ne ressemblait pas aux âmes perdues qu'elle côtoyait tous les jours ici. Cela éveilla sa curiosité. Cependant toujours indécise elle regarda autour d’elle, cherchant une réponse à sa question silencieuse. Devait-elle retourner au bord du canal et en finir ou devait-elle s’occuper de ce jeune homme dont elle avait, sans le chercher, sauvé la vie. Il avait lutté de toutes ses forces, en vain et d'ici peu le froid de la nuit finirait de l'achever. Peut-être était-ce mieux ainsi ? Un léger gémissement la sortie de ses réflexions et d'un geste sec, elle retira sa lourde cape pour l’y emmitoufler, le temps d’aller chercher un cab qui les ramènerait chez elle.
Dernière édition par Nylh le 19 Janvier 2014, 14:55, édité 4 fois au total.
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Re: Le Cycle Parezel - Tome 1 - La Lijhline (prologue)

Messagepar Nylh » 06 Décembre 2013, 09:55

Chapitre I

Quelque chose l'avait tiré de son sommeil. Un son, un sifflement qu'il avait déjà entendu, puis à nouveau le silence, pesant comme une chape de plomb. Il y avait quelqu'un près de lui, il le sentait, mais il n'avait pas la force d'ouvrir les yeux. Il était confortablement installé et il avait chaud cela lui suffisait pour le moment. L'intrus ne lui parut pas menaçant, c'était une présence apaisante et silencieuse. Il tenta de bouger le bras pour toucher cet inconnu, les yeux toujours clos mais une vague de douleur l'envahit, si violente qu'il sombra à nouveau dans l'inconscience.

***

Il ne reprit connaissance que bien des heures plus tard. Le pâle rayon du soleil d'hiver lui caressait la joue, le forçant à ouvrir les yeux. Sa vision était un peu floue, mais il commença à distinguer les formes qui l'entouraient. Il essaya de comprendre dans quel endroit il se trouvait. L'agencement de cet endroit lui parut étrange, comme si on y avait mélangé toutes les pièces d'une même maison. Le lit dans lequel on l'avait installé occupait le centre de la chambre. Il avait du mal à bouger la tête et n'entrevoyait que la partie qui se trouvait du coté de la fenêtre. Il voyait des fauteuils, bas et usés par le temps, croulant sous les piles de journaux et de livres. A côté d'un poêle qui diffusait une douce chaleur, une table recouverte d'une nappe de dentelle où trônait une monumentale bouilloire nemestienne, dont le métal poli renvoyait un reflet déformé de tout ce qui l'entourait. Il y avait, posé juste à coté, une tasse encore fumante indiquant que son propriétaire ne devait pas être loin. Une lourde cape de velours noire doublé d'un satin d'un blanc éclatant traînait à même le sol. C'était un empilement d'objets et de livres qui recouvraient tous les murs jusqu'au aux plafonds. Le parquet, bien entretenu était couvert d'un tapis un peu défraîchi aux motifs qui lui évoquait les richesses des grandes demeures de l'Est et qui contrastait avec la vue que lui offrait la baie vitrée dont les tentures avaient été ouvertes. Au dehors le paysage était lugubre et teinté de gris. La pluie s'était arrêtée de tomber, laissant la place à un brouillard dense. Roulant avec précaution sa tête sur l'autre côté, il vit que la porte était entrouverte Des bribes d'une conversation lui parvinrent. Il distingua deux voix, l'une féminine qui semblait avoir du mal à contenir son irritation et la seconde, masculine, dont les accents plaintifs sonnaient faux. Il se redressa du mieux qu'il put et tendit l'oreille.

« … J'vous assure que j'peux pas faire autrement ! Si les filles ne travaillent pas, ils vont me...»

L'homme fût interrompu par un bruit sourd comme celui d'un marteau sur une plaque de bois.

« Je me fiche de ce qu'ils te feront si tu ne les rembourse pas ! C'est ton problème et seul m'importe la santé de tes filles. » La voix de la femme était glaciale, presque méprisante, mais elle se radoucit un peu, tentant de raisonner son interlocuteur. « Tu es doué en négoce, tu arriveras à trouver un accord. Velkan sait où est son intérêt. Si tu fais travailler tes filles ce soir, non seulement elles risquent de faire une rechute, mais que dirait tes clients si ils savaient que tu laisses traîner sur le trottoir des petites fleurs d'argent. »

A présent parfaitement lucide, la conversation attisa sa curiosité. Ca n'était pas une simple conversation sur la santé des enfants de cet homme, non, les petites fleurs d'argent étaient le nom d'une maladie qui courait dans les bas quartiers et les maisons de passe causant d'horribles éruptions cutanées sur la partie du bas ventre. Les boutons étaient semblables à des petites cloches d'argent, comme les bourgeons d'où la maladie tirait son nom.

Où était-il ? Dans une de ces maisons qui ne s'animent qu'à la nuit tombée ? L'endroit était trop encombré et luxueux pour ça et à la vue des différents objets et de la pile de vêtements qui était entassée dans un coin, il se douta qu'il devait se trouver dans les appartements de cette femme dont il ne connaissait que la voix. Il ne se sentait plus en sécurité et il aurait fui à toutes jambes si ses membres engourdis ne lui avaient pas fait défaut. Une effroyable douleur irradia dans tout son corps alors qu'il roulait hors du lit. C'était comme si on avait enfoncé des milliers d'aiguilles chauffées à vif dans son épaule. Il serra les dents mais le mal allait croisant, et un voile noir passa devant ses yeux, troublant sa vue jusqu'à le replonger une nouvelle fois dans le néant.

***
Son corps flottait, il ne savait pas par quel miracle cela était possible mais il n'avait plus aucune conscience de son propre corps et se sentait aspiré dans les airs. Tous les sons autour de lui étaient étouffés mis à part ce sifflement. Au début ce n'était qu'une note parmi tant d'autres mais elle s’amplifiait, au fur et à mesure, envahissant tout l’espace jusqu'à devenir presque palpable. Il ouvrit les yeux. Il faisait noir comme dans une tombe et il lui fallut plusieurs minutes pour que ses yeux s'accoutument à la pénombre. Il reconnut le lustre qui pendait au-dessus de sa tête et tout lui revint en mémoire, mais il y se rendit compte de deux nouveaux éléments dans ce tableau alors qu'il reprenait peu à peu le contrôle de ses sens. Il essaya de bouger son bras droit, mais il était entravé par un lien, solidement attaché au sommier. Il en était de même pour ses jambes. On l'avait attaché au lit, mais ce qui l’inquiéta le plus c'était cette respiration régulière qu'il entendait toute proche de lui, si proche qu'il n'osa pas tourner la tête pour confirmer ses craintes. Avec mille précautions il se mit à tirer sur la lanière de cuir qu'on avait passé autour du poignet, espérant la détendre assez pour pouvoir se libérer, mais les secousses provoquées par cette action répétée n'eurent pour seul résultat que de réveiller la personne allongée à côté de lui. Il entendit un mouvement, puis le craquement sourd d'une allumette qui éclaira la pièce d'une faible lumière. Il ferma les yeux et se mit à respirer plus profondément, feignant le sommeil. La lumière s'intensifia à travers ses paupières closes et il senti le matelas bouger sous lui alors que l'inconnu se levait pour faire le tour du lit. Le froid d'une lame sur son cou lui fit instantanément ouvrir les yeux, mais il ne put distinguer les traits de la silhouette penchée sur lui.

« Tu es enfin réveillé... » Il n'y avait aucune émotion dans la voix de cette femme. Elle fit glisser la lame de son scalpel de sa gorge à son bras, lentement, comme si elle réfléchissait puis d'un coup sec, sectionna la lanière qui le retenait prisonnier. « Bon retour parmi les vivants. Tu as passé deux jours dans les vaps. » ajouta-t-elle à voix basse avant de couper les liens qui lui entravaient les jambes. Puis sans rien ajouter d'autre, elle contourna le lit et s'allongea à ses côtés le plus naturellement du monde, reprenant la place confortable qu'elle avait quitté, elle poussa un petit soupir et ferma les yeux, sans se soucier plus de lui. Il était troublé par son comportement et n'osait bouger de peur de la déranger, mais une foule de questions se pressaient dans sa tête.

La lampe à pétrole qu'elle avait allumé brûlait toujours sur la petite table près de lit, lui permettant de distinguer son visage. C'était une femme mince et tellement pâle qu'il était sûr de pouvoir distinguer ses veines bleutées à travers sa peau diaphane. Ses yeux étaient cernés, témoins des longues heures sans sommeil qu'elle avait dû passer et son visage, sans beauté particulière dégageait une aura de calme qu'aucune tempête n'aurait pu ébranler. Elle était assez grande, peut-être plus que lui et ses cheveux, retombant en cascade noire sur ses épaules dénudées lui donnait une allure fantomatique. Il sentit alors quelque chose de bizarre contre sa cuisse, un objet dur et froid, probablement métallique qu'il ne pouvait identifier. C'était peut-être une arme, mais il n'osait soulever la couverture pour le vérifier. Si elle se réveillait cela pourrait être mal interprété. La respiration de l'inconnue était à présent lente et profonde. Elle dormait et lui ne savait pas quoi faire ni penser, de plus en plus déconcerté par la situation. Il jeta un coup d’œil sur la table et avança le bras avec précaution pour saisir le scalpel qu'elle avait utilisé quelques instants plus tôt. L'objet pesait lourd dans sa main mais il se sentait rassuré et se renfonça confortablement dans le lit. Elle fit un mouvement dans son sommeil, laissant glisser sa jambe nue sur la sienne. Elle était aussi glacée qu'une morte et il déglutit avec peine, n'osant plus bouger jusqu'au matin.
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Re: Le Cycle Parezel - Tome 1 - La Lijhline (prologue)

Messagepar Antoine Jolivet » 07 Décembre 2013, 00:19

Une écriture qui se développe doucement telle un cours d'eau, pour grossir et enfler...
sans doute bientôt le fleuve et, de là, l'Océan...
C'est beau !

Merci de partager cela avec nous !
"Pour partir à la chasse au Cirage Noir, la nuit, il convient de d'abord se munir d'une lampe-torche"
(Th. B.)
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Re: Le Cycle Parezel - Tome 1 - La Lijhline (prologue)

Messagepar LadyCatz » 07 Décembre 2013, 12:17

*Éteint la lumière, va chercher une tasse fumante de rooibos, des petits gâteaux, un bon châle bien moelleux et attend la suite bien au chaud*

Mrrrrrrrrooon...
C'est lorsqu'il parle en son nom que l'homme est le moins lui-même, donnez lui un masque et il vous dira la vérité.

[Oscar Wilde]
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Re: Le Cycle Parezel - Tome 1 - La Lijhline (Chapitre 2)

Messagepar Nylh » 09 Décembre 2013, 09:49

Antoine, merci, ça n'est pas toujours évident d'écrire sur la corde, entre non-dits et détails importants. Je sais ce qui s'est passé, se passe et se passera, je connais les coulisses de ce monde, mais le lecteur ... j’espère qu'il ne se perdra pas en route.

Ladycatz, j'espere que tu as le stock de rooibos ;)

(( Ah et je m'excuse par avance des fautes de syntaxe et d'orthographe, j'en suis à la 3ème relecture mais beaucoup passent encore au travers de mes corrections ))

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Chapitre II

La nuit lui parut interminable et c'est à peine si il osait respirer, sentant à chacun de ses mouvements la pression de cette arme inconnue, aux arrêtes tranchantes contre sa cuisse. Elle ne bougeait pas beaucoup mais son visage se contractait à chaque fois qu'il tournait la tête vers elle pour l'observer. Qui était-elle ? Que lui voulait-elle ? Tant d'autres questions tournaient dans son esprit. La lampe qui brûlait à ses côtés n'éclairait qu'une partie de la pièce, mais il eut loisir de détailler plus en profondeur certains objets insolites qui ornaient le mur le plus proche, lui donnant quelques maigres indications sur l'inconnue allongée à ses côtés. Les livres dont il parvenait à déchiffrer tant bien que mal les titres traitaient principalement de sciences et de médecine et le scalpel dans sa main lui confirmait qu'elle devait être praticienne, bien que cela le surprenne de la part d'une femme. Comme beaucoup de ces métiers nécessitant de hautes études, les sciences médicales étaient réservées aux hommes, laissant les femmes n'occuper que des postes annexes et peu qualifiés comme assistantes ou sage femme. Peut-être tout cela appartenait-il à son compagnon ? Mais il ne trouvait nul trace d'une présence masculine dans la chambre si ça n'est un vieux chapeau haut de forme qui devait avoir connu des jours meilleurs, et la façon dont elle avait parlé plus tôt à cet homme lui indiquait qu'elle devait avoir un fort caractère, très indépendant ce qui ne devait pas être du goût de tous.

Le premier rayon du soleil traversa la mince fente entre les rideaux tirés, rampant lentement sur le parquet jusqu'à atteindre le lit, glissant sur les draps jusqu'à toucher ses occupants. Comme une caresse, il se posa sur la joue de l'inconnue et elle ouvrit les yeux. Il fut saisi par leur couleur, d'un vert aussi pâle que les bourgeons de moelka et parsemé de paillettes d'or. Il l'avait trouvé quelconque alors qu'il la regardait dormir, mais ces yeux illuminaient son visage, le rendant à la fois fascinant et inquiétant. Elle s'étira en silence et se leva, dans un bruissement de tissu, laissant retomber sur ses jambes la longue chemise de nuit de voile noire qu'elle portait. Mais ça n'est pas la transparence du vêtement qui contrastait avec la blancheur de son corps qui le choqua, mais cet étrange crochet de métal noir qui prolongeait son bras droit, donnant à sa silhouette pourtant fine une certaine lourdeur. Ainsi ce qu'il avait pris pour une arme coincé entre eux deux était une prothèse, et à en juger par la qualité, elle ne devait pas rendre beaucoup de service à sa propriétaire. Le métal avait été forgé à la va vite et le mécanisme qui permettait au crochet de saisir des objets était si sommaire, maintenu par des ressorts mal tendus qu'il se demanda comment elle pouvait accomplir la moindre tâche sans se blesser ou briser ce qu'elle touchait.

L'objet était lourd, taillé grossièrement et semblait bien disproportionné sur ce bras fin. Mais elle le bougeait avec aisance alors qu'elle traversait la pièce pour ouvrir grand les tentures qui masquaient la baie vitrée, inondant la chambre de lumière. Elle regarda dans sa direction, sans la moindre expression sur le visage et il senti son cœur s'arrêter de battre. Qu'allait-elle faire de lui ?

« Du thé ? » Sans attendre sa réponse elle commençait à s'affairer autour du poêle, ranimant les braises pour ramener un peu de chaleur dans la pièce.

C'était bien la dernière chose à laquelle il s'attendait et il ne put que hocher la tête. Il se redressa avec lenteur, essayant de ne pas bouger son bras blessé et passa ses jambes par-dessus le lit pour s'asseoir.

« Ne te lève pas. Ca a déjà été assez dur comme ça de te remettre au lit, je n'ai pas envie de recommencer. » Elle avait quitté la pièce par une petite porte qu'il n'avait pas encore remarqué, et d'où s’échappaient des bruits d'eau et de vaisselle.

Il se tint tranquille, incapable de se décider sur les intentions de cette femme. Pour le moment, mieux valait lui obéir. Il ferma les yeux un instant, essayant de calmer les battements de son cœur et pris une profonde inspiration. « Je.. » Sa gorge était sèche et il aurait tout donné pour un verre d'eau fraîche. Comme si elle avait deviné ses pensées elle était revenue auprès de lui et lui tendait un verre, coincé dans son crochet, ainsi que deux comprimés qu'il hésita à prendre, mais devant son visage sévère, il n'en menait pas large. Il avala les cachets et bu avec reconnaissance. Une fois sa soif apaisée, il reprit un peu courage. « Je m'appelle Amaury … Merci … de m'avoir sauvé. » Puis il ajouta à voix basse. « Enfin je crois. »

« Je me fiche de ton nom. » Elle s’était installée dans un des fauteuils bas qui formaient un minuscule salon dans un angle de la pièce et l'observait, sans se soucier de la nudité qui transparaissait à travers le mince voile qui recouvrait son corps. Au bout de longues minutes de silence que seul le bruit de la bouilloire venait troubler, elle lui adressa à nouveau la parole. « Que fuyais-tu ? »

Le ton abrupte de la question le surpris. « Je... je ne comprends pas. »

« Ceux qui échouent dans les rues basses du port de Huicha fuient toujours quelque chose. Leurs dettes, leurs femmes, leurs crimes. Parfois les trois. Ce port n'est peuplé que d’âmes égarées qui tentent d’échapper à quelque chose. Certains arrivent à fuir plus loin, s'embarquer sur les navires et aller au-delà des îles de Ra’Hafleny, mais beaucoup ne vont pas plus loin que ces rues avant d'y perdre la raison ou la vie... » Elle avait appuyé la fin de sa phrase avec un accent lugubre, le regardant droit dans les yeux. Il avait failli mourir sous les coups de ces brutes et n'était pas près de l'oublier. « Alors que fuis-tu ? »

Il eut soudain l'intime conviction que de sa réponse dépendrait son avenir, mais il ne savait pas si il pouvait lui faire confiance. « Une histoire d'amour compliquée. » se hasarda-t-il, espérant faire vibrer sa fibre romantique, mais elle roula des yeux, l'air exaspéré et d'un geste brusque se leva pour aller servir le thé.

« Comme les autres … il est comme tous les autres...et pourtant... » L’entendit-il murmurer. Sa voix était un mélange de tristesse, de lassitude et de colère. Elle posa les tasses sur la table mais une des vis mal positionnée de son crochet se prit dans un pli de la nappe et le service en porcelaine ne fut sauvé que par la rapidité de ses réflexes. Elle pesta, regardant sa main de métal avec dégoût.

« Cette chose n'est pas des plus pratique. » constata-t-il, alors qu'une idée était en train de germer dans sa tête. Le regarde de haine qu'elle lui lança alors le fit sursauter mais il sentait qu'il aurait besoin de son aide, et il continua, l'air de rien, espérant amener la conversation là où il voulait. Doutant qu'il puisse jouer sur sa sensibilité, il décida d'y aller au culot. « Je ne sais pas quel charlatan vous a posé ce crochet, mais il est bien trop lourd et inutile pour quelqu'un de votre constitution. Il serait plus présentable sur un docker ou un de ces pirates qui sévissent sur les mers du Frath... à moins que cela ne soit l'un des métiers que vous exerciez.»

Une expression à la fois surprise et furieuse passa sur son visage, mais elle ne répondit pas, le laissant parler, curieuse de voir où son audace le mènerait. Elle sorti deux petites boules brunes d'une boite en fer peinte qu'elle déposa avec délicatesse dans les tasses avant d'y ajouter l'eau. Les arômes du thé commencèrent à emplir la pièce. Cela avait quelque chose d'apaisant. Elle posa une tasse sur la petite table de chevet et retourna à son fauteuil, regardant pensivement le fond de sa tasse.

Amaury prit la sienne et fût étonné d'y trouver une fleur de thé qui y déployait ses pétales avec grâce et lenteur, dégageant une multitude de senteurs qu'il ne pouvait identifier. Ce thé était un luxe réservé à une certaine classe et les fleurs de thé, nouvel objet de curiosité venant des plantations du sud, se monnayait à prix d'or sur les marchés. Il la regarda éclore au fond du liquide ambré, fasciné, oubliant un instant où il se trouvait. Ses pensées s'envolèrent auprès de celle qu'il avait quitté, l'imaginant s'émerveiller devant ce spectacle. Il serra les dents et une douleur bien plus grande que celle qu'il ressentait dans son épaule l'envahit, si forte qu'il ne la remarqua pas quand elle s'approcha de lui pour retirer son bandage. « Les cachets devraient pourtant faire effet. » constata-t-elle, un peu perplexe.

Aveuglé par la douleur il lui saisit fortement le poignet, la forçant à plonger son regard dans le sien. « Pourquoi ? » Ce seul mot contenait des milliers de questions dont il n'aurait peut-être jamais les réponses, mais elle lut dans ses yeux quelque chose qui l'interpella. Elle aussi à une époque avait hurlé cette question aux quatre vents, en vain et connu la souffrance du silence qui lui répondait. Elle le regarda alors sous un jour nouveau. Il ne portait aucune trace visible d'une vie mouvementée. Son corps était fin mais bien dessiné, sans être trop musclé. Il n'avait pas l'air d'avoir trop souffert de la faim ou avoir goûté aux alcools et aux fumées des drogues qui faisant des ravages par ici. Quand elle l'avait trouvé il était sale, couvert de boue et de poussière, mais ses cheveux aussi noirs que les siens étaient bien coupés, aucun parasite ne courrait sur sa peau. Il avait des doigts longs et fins qui lui firent penser à ceux d'un musicien et son visage aux pommettes saillantes, son profil au nez fin mais puissamment arqué étaient des caractéristique typiques des grandes familles de l'Est, loin des visages rongés par les maladies et burinées par les vents qu'elle côtoyait tous les jours ici. Non, son visage était trop noble et ses yeux bleus, bordé de longs cils noirs la fixait d'un regard trop franc pour qu'une stupide histoire d'amour l'ai fait atterrir dans le cul de basse fosse qu'était cette ville, à la recherche de l'oubli. Il y avait autre chose.

Une ombre hantait ses son regard, le rendant bien plus intéressant qu'un simple voyageur venu se faire oublier et qu'elle oublierait dès lors qu'il aurait franchi le seuil de sa porte. Elle le repoussa avec douceur et continua à examiner sa blessure avec le plus grand calme. « Tu peux passer ta vie à chercher des réponses, prisonnier de ta colère et ton désespoir, les laisser t'envahir, te dévorer jusqu'à ce qu'ils ne rejettent qu'une carcasse vide, incapable de penser, ou accepter ton ignorance et vivre en paix avec toi-même. »

Ces mots étaient une énigme dont il ne saisissait pas le sens, mais elle semblait parler en connaissance de cause et sa voix l'apaisa un peu. Il la laissa examiner ses blessures et nettoyer ses plaies sans broncher, la regardant utiliser son étrange appendice métallique avec une impressionnante dextérité. « Une main de docker, hein ? » lui fit-elle remarquer tout en allant ranger la trousse de bandages.

Une lueur de malice passa sur son visage, fugace expression qui fit rougir Amaury. Il se sentait idiot d'avoir parlé ainsi, mais elle ne semblait pas lui en tenir rigueur. « Je ne pensais pas ce que je disais ... »

« Et pourtant tu avais raison tout à l'heure, c'est bien une prothèse de docker. Je l'ai récupéré sur un cadavre il y a quelques temps. Le type était bâti comme une armoire à glace et j'ai eu du mal à la lui arracher et plus encore à la fixer sur mon propre bras. Elle n'est pas très belle ni très pratique mais fait toujours son petit effet auprès des imbéciles de ton espèce. » Tout en parlant elle lui laissait admirer l'objet à la lumière du jour, et manipulant un des engrenages qui retenait la pince, la fit se refermer sur le vide dans un grincement aiguë.

Cette révélation le décontenança et il ne savait pas si il devait la prendre au sérieux, dans le doute, il préféra changer de sujet. « Je n'ai pas saisi votre nom. »

« Je ne te l'ai pas dit. »

Il commençait à en avoir assez de ses réponses évasives, mais ne se laissa pas démonter. « Puis-je avoir l'insigne honneur de connaître le nom de celle à qui je dois la vie ? » Le sarcasme n'était pas son fort et la demi révérence qu'il fit l'étourdit un instant.

Elle secoua la tête, amusée par ce jeune homme qui n'avait décidément pas sa place ici. « Raconte-moi ton histoire et je te dirais mon nom. »

«Ce marché n'est pas très équitable. Je vous ai donné mon nom sans rien en retour. » Lui fit-il remarquer.

« Je ne te l'avais pas demandé. »

« Considérez que c'était un acompte. En échange de mon histoire, je veux entendre la vôtre. » Amaury sentait instinctivement que seule l'audace lui permettrait d'obtenir quoique ce soit d'elle. Elle hocha simplement la tête et se cala confortablement dans son fauteuil, savourant sa tasse de thé. Il bût une gorgée de la sienne, essayant de rassembler ses idées. « Au début, je pensais que ça n'était qu'une de ces gosses de riches qui s'ennuie et cherche à braver les interdis liés à sa condition. Si j'avais su ce que cela entraînerait, j'aurais tout fait pour la repousser, mais elle m'amusait... »
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Re: Le Cycle Parezel - Tome 1 - La Lijhline (Chapitre 3)

Messagepar Nylh » 15 Décembre 2013, 10:12

Chapitre III

« Nous n'étions que des enfants quand nous nous sommes rencontrés. Ou devrais-je dire, quand elle est entrée dans ma vie. J'avais quinze ans et j'étais alors apprenti chez Maître Valius, le meilleur créateur d'automates de toute la Citadelle Pourpre, peut-être même du royaume. Un vieil ami de mes parents. Il était si réputé que même la famille royale lui passait commande, il en était devenu leur fournisseur officiel. Tous les enfants Parezel avaient au moins eu un jouet de sa maison. » Il sourit avec fierté, perdu dans ses pensées. « J'étais un peu paresseux, mais j'avais heureusement une grande facilité d'apprentissage et toutes ces merveilles me fascinait. J'avais hâte de pouvoir à mon tour fabriquer mes propres automates et recevoir les applaudissements de toute la haute société. Mais j'étais encore loin de l'égaler. Je ne sais si j'y arriverais un jour.... Et pourtant il le faudra bien. » Ajouta-t-il comme pour lui-même. Il serrait sa tasse à présent vide et contemplait les pétales de la fleur de thé qui commençaient à se recroqueviller sur eux même.

« Maître Valius était quelqu'un de bien, un peu trop strict à mon goût, mais d'une patience à toute épreuves. Après plusieurs années passées à ses côtés, j'avais acquis assez de savoir et d'autonomie pour qu'il m'envoie en mission, réparer ses chers automates. Il me chargea de la maintenance du théâtre mécanique qui trônait au milieu du parc des Saunes Rouges. La poussière des allées avait tendance à gripper leurs délicats mécanismes et le propriétaire du théâtre ne pouvait se permettre d'annuler une seule représentation pour apporter ses acteurs miniatures à réparer. Je n'ai jamais aimé cet homme, il ne m'inspirait aucune confiance. Möner était pourtant quelqu'un d'affable qui s'entendait avec tout le monde, mais il y avait quelque chose de faux chez lui bien qu'à l'époque je ne m'en étais pas soucié plus que ça. J'évitais juste de trop discuter avec lui et lui allait vaquer à ses occupations pendant que j'étais occupé au théâtre, après le spectacle. Et puis un jour, elle s'est assise juste à côté de moi alors que je m'acharnais à réparer le bras d'un des jongleurs. Je ne l'ai pas entendu arriver et quand j'ai baissé les yeux, je me suis retrouvé nez à nez avec cette gosse, perdue au milieu de ses dentelles et qui me regardait avec la même intensité que si elle essayait d'aspirer mon âme. »

A ce moment du récit, il ne savait plus pour qui il parlait. Il se laissait envahir par le flot de ses souvenirs.

« Nous n'étions pas du même monde, cela se voyait au premier coup d'œil, elle riche et puissante au delà de ce que j’aurais pu imaginer à cet instant et moi simple apprenti devant gagner son pain. Nulle part ailleurs qu’à ce petit théâtre, nous n’aurions pu nous croiser. Il y avait beaucoup de gouvernantes qui amenaient leurs petits protégés assister au spectacle, ça leur laissait un peu de répit, mais après une ou deux représentations, elles ne revenaient plus. Les gosses de riches se lassent vite. Mais elle non, et nous nous sommes revus, presque toutes les semaines. Elle venait me voir à la fin du spectacle et s'asseyait par terre sans se soucier de ses belles robes et me regardait réparer mes automates. Elle ne parlait pas beaucoup au début, me lançait deux trois piques auxquelles je répondais. J'ai eu beau essayer de la chasser plusieurs fois, elle restait, l'air bravache et me posait toujours plus de questions sur leur fabrication. Je lui répondais du mieux que je pouvais et au fil du temps nos conversations se sont étoffées. Je ne voulais pas l'admettre mais j'attendais avec impatience ce jour pour la revoir. Nous savions que nous n'avions que peu de temps pour parler alors c'était un flot de paroles discontinue, mêlé de nos rires. Elle m'apportait des livres et des petits présents qu’au début je refusais, j'étais fier et je ne voulais pas de sa charité, mais elle m’a simplement dit que le plus beau cadeau que je lui faisais c'était de la traiter comme un être vivant et pas comme une poupée de porcelaine. Je n’ai pas trop compris. Cela a duré pas mal de temps, des années même, mais hélas Möner a commencé à se poser des questions et quand il apprit qu’elle était une Parezel, il a changé radicalement d'attitude envers moi. Il n'était jamais bien loin quand elle venait me voir, l'observant avec un mélange de rage et de convoitise dans les yeux. Je ne comprenais pas pourquoi et ça m'était égal, tant qu'elle était près de moi. Puis un jour... »

Il prit une profonde inspiration, essayant de rassembler son courage pour raconter tout les événements qui l'avaient amené à fuir la capitale. Les souvenirs lui pesaient et pouvoir enfin en parler après tout ce temps était un réel soulagement.

« Anaya était très triste ce jour-là. Elle m’avait dit que les devoirs de la cour étaient de plus en plus lourds à supporter. Elle ne viendrait plus aussi souvent. Elle en avait les larmes aux yeux. Je me suis alors souvenu de notre toute première conversation, des années plus tôt et je lui ai promis qu’avant qu’elle ne monte sur le trône, je lui construirais cet automate danseuse qui la faisait tant rêver. J'avais déjà commencé à y travailler plusieurs années auparavant, aidé par Maître Valius, mais je voulais lui faire la surprise. Cela sembla lui remonter le moral et nous avons encore beaucoup parlé de ce projet de ballerine mécanique. Je lui promis que j’arriverais à le lui offrir avant qu’elle ne monte sur le trône. Elle m’a souri tristement et, pour la toute première fois m’a embrassé. Un baiser aussi léger qu’une caresse que je ne pourrais jamais oublier. Sa gouvernante est passée par toutes les couleurs possible mais n’a rien dit. Je voyais bien qui si elle avait pu m’étrangler elle l’aurait fait à la seconde, mais au lieu de cela elle la pressa juste de rentrer car il se faisait tard.

Elle venait de quitter le parc quand Möner s'approcha de moi. Il me regardait ranger mes outils d'un air détaché et fit un petit geste en direction de l'allée où elle avait disparue. « Je me demande ce qu'une jolie fille comme ça peut bien faire toutes les semaines ici. Ça fait combien de temps que je la vois traîner dans le coin ? Trois ans ? Quatre peut être ? Et c'est pas que pour mon spectacle on dirait. »

« On discute. Elle aime les automates. » J'essayais de couper court à la conversation, encore troublé par son baiser, mais Möner avait une idée en tête. Il posa sa main sur mon épaule d'un air paternel et se mit à me parler à voix basse.
« Méfie-toi d'elle, mon garçon. Elle est comme tous les puissants et causera ta perte. Vous n'êtes pas du même monde et elle joue avec toi. Tu n'es qu'un jouet pour elle, comme tes automates. Elle cherche à ce que tu t'attaches à elle, tu seras son esclave jusqu'à ce qu'elle se lasse et te jette... Ou pire... Qu’elle te dénonce. » Son visage était agité de tics nerveux et il regardait régulièrement aux alentours comme si il s'attendait à voir apparaître quelqu'un ou quelque chose. Je tentais de l'ignorer mais je me sentais bouillir intérieurement. Il ne savait rien d'elle, elle n'était pas comme ça. Elle n’était pas comme ses parents. Malgré mon manque de réaction, il continua son discours. « Et si elle ne te dénonce pas d'autres le feront. Tu as beau cacher ton nom, les secrets ne restent pas inconnus ici... Amaury Nikodem ou devrais-je dire Amaury Lith'Deral, petit fils du Baron Egil Lith'Deral dont le nom est tombé en disgrâce il y a de ça vingt ans et qui fût exécuté avec toute sa famille pour fait de haute trahison et incitation à la révolte. Nous savons toi et moi que ça n’est pas vrai, que tes grands-parents étaient justes envers leur gens et qu’ils étaient fidèles au vieux roi. C’était une tuerie gratuite, perpétré par ce maudit couple qui a pris place sur le trône et leur grand prêtre de malheur pour asseoir leur pouvoir et cette foutue religion ! Tes parents ont fui à temps mais leur nom est encore sur les listes de la Korma. Ils ont eu beau changer ton patronyme tu es un Lith'Deral, un ennemi de la couronne. Qui sait ce qui pourrait advenir de toi si ton petit secret était éventé. » Il affichait un sourire mielleux, mais ses yeux brillaient d'une lueur mauvaise. Je ne savais pas trop comment m'en sortir. Mes parents m'avaient laissés en apprentissage chez Maitre Valius quand j'avais huit ans et étaient partis au sud. J'avais eu quelques nouvelles et ne m’inquiétais pas trop pour eux, mais si Möner nous dénonçait aux Traqueurs de la Korma, nos vies ne tiendraient plus qu'à un fil.

« Qu'est-ce que vous attendez de moi. » J'essayais de conserver mon calme et fini de ranger mes outils.

« Je vois que tu es raisonnable. Et bien ... » Il s'installa sur une caisse en bois posée à côté de la scène et me regarda un instant, savourant ce moment. Sans se presser il sorti une pipe de la poche de son veston et commença à la bourrer. Ca n'est qu'une fois allumée qu'il reprit son discours. La place était déserte à présent. « Rejoins moi ce soir, quand la nuit sera noire, rue de la Goem, la petite porte verte. Tu y frapperas trois coups, puis tu attendras avant d'en frapper deux autres. Si tu ne viens pas... » Il laissa sa menace en suspens, mais je me doutais de ses intentions. Je fini de rassembler le reste de mes affaires et me hâtais de rentrer à l'atelier, les idées embrouillées. Devais-je le dire à Maître Valius ? Il avait une grande influence en ville et connaissait beaucoup de monde et j’étais de toute manière un livre ouvert pour lui. Il saurait que quelque chose n’allait pas. Mais s’il l’apprenait, Möner enverrait les Traqueurs sur les traces de mes parents. Je n’eus heureusement pas à lui faire part de mes inquiétudes. Maître Valius était heureusement sorti voir des amis et je pu me retirer jusqu'au soir.

A l’heure dite, je me faufilais dehors. Je me souviens que la nuit était fraîche. Je ne sais pas pourquoi mais cela m’a marqué. J’ai marché dans les rues désertes de la citadelle, longeant les murs, me cachant dès que j’entendais du bruit. J’étais terrifié. Le quartier où se trouvait la rue de la Goem était assez loin de chez moi et peu fréquentable, mais je réussi à arriver sans encombres et frappait à la porte, comme Möner m’avait indiqué. Après avoir attendu plusieurs minutes, j’allais rebrousser chemin, quand la porte s’ouvrit et un bras surgit pour me saisir par l’épaule et m’attirer à l’intérieur. La surprise me fit pousser un cri, bien vite étouffé par une main puissante sur ma bouche. « Si tu cries tu es mort, tu as compris ? » chuchota une voix à mon oreille. J’étouffais et n’y voyait rien. L’intérieur de la maison était plongé dans le noir et la peur brouillait mes sens mais je réussi à hocher la tête et je sentis un bandeau de toile rêche me recouvrir les yeux. Mon hôte me prit par le bras et me guida dans ce qui semblait être un vrai dédale avant de me faire descendre un escalier de pierre, si usées que je manquais de tomber plusieurs fois. A travers le tissu qui me cachait le vue, je pu distinguer un peu de lumière. Il y avait des gens tout autour de moi, je le sentais mais ils étaient silencieux. D’un seul coup, on me força à m’asseoir sur un tabouret branlant et on m’arracha mon bandeau. Je fus éblouit par la vieille lampe au métal cabossé qui était posée sur une table face à moi.

« Tu as du cran petit. » C’était la voix de Möner. Il était juste à côté de moi, sa pipe fumant dans sa main et me souriait, l’air entendu.

« On a pas toute la nuit Möner ! » Une femme d’un âge incertain s’était levée et me jaugeait de la tête aux pieds d’un air méprisant. « C’est ça ta botte secrète ? Ce môme ? Franchement rester toute la journée à faire joujou avec ces saletés de pantins t’as complètement retourné l’esprit mon pauvre ! »

J’allais répliquer quand Möner posa sa main sur mon épaule, l’air toujours aussi paternel. « Allons, allons, tu devrais savoir que j’ai plus d’un tour dans mon sac. Je vous présente Amaury Lith’Deral. »

Mon nom fit le tour de l’assistance. Mes yeux commençaient à s’acclimater à la lumière et je pu dénombrer quatre interlocuteurs, de tous âges, assis autour de la table. La femme qui avait interpellé Möner, l’homme qui m’avait amené ici, un second, à peine plus vieux que moi et Möner.

« C’est un Lith’Deral ? Et bien quoi ? Tu vas l’exhiber devant la cours du Palais en leur criant qu’ils ne les ont pas tous eu ? » La femme ricanait mais Möner y coupa court.

« Un Lith’Deral ET le petit ami de cette charmante princesse Anaya… »

La nouvelle avait jeté un froid dans la salle et je me sentais de plus en plus mal à l’aise, observé par tous. Je n’étais pas le petit ami de la princesse. Non, juste son ami. J’essayais de me défendre, de leur dire que ça n’était qu’une connaissance, une gosse de riche qui passait de temps en temps parler avec moi, mais la lueur mauvaise qui s’était allumée dans leurs yeux me fit frémir.

« Petit… » Möner s’était levé et marchait dans la salle de long en large, ménageant ses effets. « Tu es peut être le sauveur de la nation, le seul qui puisse contrer le règne tyrannique des Parezel ! Ne souhaiterais-tu pas vivre en paix ? Sans la peur constante d’être dénoncé ? Sans la menace des Gardes Pourpre de la Korma ? Pouvoir rendre aux justes ce qu’ils leur on prit ? Arrêter la répression sanglante à l’Est et aux frontières du Sud ? Rétablir l’honneur de ta famille et de tout ceux qui sont tombés sous le joug de ces tyrans ? Tu as le pouvoir de décider de notre avenir. » Il me regardait l’air exalté alors que les autres hochaient la tête et applaudissaient ses paroles.

« Mais … j’vais pas l’épouser et monter sur le trône… » Je ne comprenais pas où Möner voulait en venir, mais l’idée me fit sourire.

« Qui te parle de ça ? Tu es la seule personne à avoir pu approcher la Princesse d’assez près sans te faire massacrer par sa gouvernante. Cette femme est une à tuer que personne n’a encore réussi à abattre et elle couve la princesse comme un vrai trésor. Je suis d’ailleurs étonné qu’elle ne t’ait pas encore brisé le cou. Mais ta petite chérie a dû lui mettre les points sur les i en ce qui te concerne. C’est un petit bout de femme à la volonté de fer qui marche sur les traces de sa mère. Elle montera bientôt sur le trône et d'après ce qu'on dit, elle y montera pas seule. Et là, on pourra tous dire adieux à nos petites vies tranquilles. Les Parezel sont des monstres, c'est dans leur sang et il faut éradiquer le mal à la source. Éliminer la princesse n'est que la première étape, mais elle est primordiale.»

« La ferme Möner ! » La femme s'était levée d'un bond en entendant Möner exposer leurs plans. « J'ai pas confiance en lui. Qu'est ce qui te dit qu'il va nous suivre ? »

« C'est un Lith'Deral... Et les Lith'Deral ont toujours eu un immense sens de la justice... »

« Foutaises ! » L'autre homme qui se tenait à mes côtés cracha par terre. « On ferait mieux de rester au plan initial et de faire exploser ton foutu théâtre pendant qu'elle est là. »

« Et allez, continuez ! Dites-lui où on habite tant que vous y êtes, pour qu'il puisse filer directement à la Korma nous dénoncer. » La femme se leva de son siège et commença à arpenter la grande salle de long en large en pestant. « On a mis des années à mettre tout ça en place et vous êtes en train de tout faire foirer ! »

« Tout doux Ildane, tout doux. » Möner s'approcha d'elle et passa ses bras autour de ses épaules pour l'apaiser. Il lui murmura quelque chose à l'oreille qui sembla tout de suite la calmer et elle reprit sa place en silence.

De mon côté je ne savais plus quoi penser. Anaya était mon amie et elle n'avait rien à voir avec le monstre qu'ils essayaient de me dépeindre. Elle ne voulait pas monter sur le trône, elle me l'avait dit tellement souvent que cela en était devenu presque un sujet de plaisanterie entre nous, si bien que nous avions même mis au point un plan d'évasion rocambolesque et que nous avions décidé de partir vivre à Förnem, un village perdu dans les montagnes où nous aurions vécu d’élevage et de cueillette. Ce n'était que des rêves de gosses, mais cela nous apaisaient un peu. « Elle ne veut pas monter sur le trône vous savez ... » Je m'étais hasardé à cette remarque, espérant bêtement que cette confession pourrait leur faire changer d'avis. Elle provoqua l'hilarité dans l'assistance et il leur fallu un long moment avant de retrouver leur calme.

« Assez plaisanté petit. Je te donne le choix. Soit tu marches avec nous, soit je peux t'assurer que ta vie est finie et celle de ta famille et de ton bon maître Valius aussi. Et si tu as dans l'idée de nous dénoncer, tu tomberas, toi et les tiens avec nous, mais avant on fera en sorte de te faire regretter ça, au point que tu nous supplieras de t'achever. Je te laisse la nuit pour y réfléchir. Seth va te raccompagner chez toi et je repasserais demain matin. »

J'étais coincé. Quoique je fasse, j'allais mourir. Seth m'a ramené jusque chez Maître Valius, non sans m'avoir menacé tout le long du chemin des pires tortures ou de mettre le feu à l'atelier si je disais un mot de tout cela à qui que ce soit, de façon à bien me faire comprendre qu'ils ne plaisantaient pas. Je suis remonté dans ma chambre, en essayant de faire le moins de bruit possible, mais Maître Valius m'y attendait. Cette petite escapade nocturne n'était pas de son goût et il s’apprêtait à me passer un sacré savon. Je savais que je ne devais pas en parler, j'étais terrifié par Möner et sa bande et n'avais pas le droit de le mettre Maître Valius dans la confidence. Mais j'ai craqué, il n'a pas eu le temps d'ouvrir la bouche que je lui ai tout raconté. Au début il a eu du mal à me croire, il pensait à une histoire inventée pour couvrir ma petite virée nocturne, mais je devais avoir l'air tellement bouleversé qu'il a fini par comprendre que c'était vraiment grave. Il savait que je voyais une fille au théâtre mécanique, je lui en avais déjà vaguement parlé mais il ne s’imaginait pas que cela aurait pu être la princesse en personne. Il était furieux contre moi, me traitant d'inconscient, mais il se calma très vite, cherchant le meilleur moyen de me sortir de ce pétrin.

Maitre Valius avait des amis et des protecteurs puissants, mais moi qui n'était que son apprenti et qui avait menti sur mon identité, je ne donnais pas cher de ma peau. Il finit par me dire de faire mes bagages. Il allait m'envoyer chez un de ses amis pour parfaire mon apprentissage. Loin de la capitale, Möner ne pourrait plus rien contre moi. Il se chargerait ensuite de faire parvenir un message d'avertissement pour mes parents au cas où.

A l'aube, tout était réglé, j'avais fait mon sac, Maître Valius me confia quelques outils et un peu d'argent pour le voyage en me disant de faire très attention et de ne pas revenir avant qu'une année ne se soit écoulée, le temps de me faire oublier. Comme Seth montait la garde devant l’atelier, je suis passé par les toits et j’ai bien failli me casser le cou ! J’ai ensuite réussi à prendre le premier train pour Lec-Dara. Là-bas, je pourrais trouver refuge chez un de ses amis, mais quand je suis arrivé en ville, il n'y avait plus personne. Son ami était mort depuis peu et je me suis retrouvé seul, livré à moi-même. Impossible de rentrer à la citadelle. J'ai erré de villes en villes, cherchant à me placer, mais les temps sont durs et les seuls engagements que j'ai eu étaient pour l'armée. Et ça pas question. Alors j'ai continué toujours plus au nord, jusqu'à arriver ici, à Huicha. J’ai fui comme un lâche, sans pouvoir la prévenir du danger ni même lui dire au revoir. Je l’ai abandonné…» Amaury massait doucement son épaule endolorie, retrouvant peu à peu toutes ses sensations. Étonné par ce prodige il s'interrompit pour faire quelques mouvements. La douleur s'était presque envolée, comme par enchantement. « Comment... qui... »

Elle se leva pour prendre la tasse qu'il avait posé sur ses genoux et les ramener sur la table, ignorant sa question. « Tiendras-tu ta promesse ? »

« J'aurais du mal. » Il haussa les épaules, l'air abattu. « Je n'ai plus d'outils, plus de plans et à l'heure qu'il est mes recherches doivent être en train de leur servir de papier pour allumer le feu. » Il serra les dents, écœuré par la situation. « Et pourtant, si je pouvais, bien sûr que je tiendrais ma promesse ! Parce qu'elle compte autant pour moi que pour elle. Parce que je sais qu'elle n'est pas le monstre qu'est sa mère. Peu importe ce que les gens peuvent dire d'elle, cette promesse, c'est pour qu'elle n'oublie jamais ça ! »

« En ce cas, je trouverais bien un moyen de récupérer ton sac. » Pour la première fois depuis qu'il était ici, il la vit sourire. Elle avait l'air si sure d'elle qu'il reprit un peu espoir, même si il ne savait pas comment elle pourrait s'y prendre.
Premier tome du Cycle Parezel enfin disponible.https://www.etsy.com/listing/219801409/la-lijhline-french-steampunk-novel? Et ça se passe par là
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Re: Le Cycle Parezel - Tome 1 - La Lijhline (Chapitre 3)

Messagepar LadyCatz » 16 Décembre 2013, 21:22

*Seconde tasse de Rooibos, moustaches aux aguets pour la suite*
C'est lorsqu'il parle en son nom que l'homme est le moins lui-même, donnez lui un masque et il vous dira la vérité.

[Oscar Wilde]
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Re: Le Cycle Parezel - Tome 1 - La Lijhline (Chapitre 4)

Messagepar Nylh » 22 Décembre 2013, 10:06

Ladycatz, si tu prends une tasse de Rooibos à chaque chapitre, j'espere que tu as fait le stock. ;)

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Chapitre IV

De violents coups furent frappés à la porte, coupant court aux réflexions d'Amaury. Sans se départir de son calme, la jeune femme se leva et passa une robe de chambre posée sur le dossier d’un des fauteuils. Elle se tourna vers Amaury et hocha simplement la tête dans sa direction. « Reste là et ne fait pas de bruit. Je t'appellerais si j'ai besoin de toi. » Les coups redoublèrent, de plus en plus pressants mais elle ne se dépêcha pas pour autant. Elle poussa la porte de la chambre, laissant apparaître une seconde pièce. De lourdes tentures noires masquaient les fenêtres, plongeant l'endroit dans la pénombre, mais elle avait l'air plus grande encore que la chambre où il se trouvait. De part et d'autre étaient disposés des lits et de nombreuses étagères remplies de bocaux et d'instruments divers, dont le métal impeccablement astiqué brillait sous la lumière de la veilleuse qui brûlait sur un bureau de bois sombre placé juste à côté de la porte. En refermant derrière elle, elle lui adressa un nouveau sourire, respectant sa part du marché. « Mon nom est Maebel... mais ici tout le monde me surnomme La Lijhline. »

A la porte d'entrée les coups montaient en intensité, ainsi que les cris. Elle déverrouilla le battant, le crochet en avant, au cas où, mais elle savait bien que personne ici n'oserait l'attaquer, son maison avait été déclaré zone neutre par les Pères, les chefs des trois grandes familles truandes, qui se partageaient le contrôle du quartier des Eaux Noires. Ils avaient trop besoin d'elle, le seul médecin à la ronde qui ne soit pas un charlatan ou un obscur élève chirurgien en manque de cadavres pour s’entraîner. Elle augmenta la lueur de la veilleuse, illuminant la pièce et ouvrir grand la porte, laissant entrer deux hommes qui en soutenaient un troisième. Tout trois étaient souillés de sang, mais un seul paraissait sérieusement blessé. D'un geste, elle tira un grand drap sur un des lits et leur ordonna de l'y allonger. Ils étaient jeunes, à peine sortis de l'enfance mais ils connaissaient la rue et ses dangers depuis bien longtemps.

« C'est les gardes de la milice ! Ils nous sont tombés dessus alors qu'on était à la limite du quartier. Tout s'était bien passé jusque-là et on était en train de rentrer. Y'en a deux qui nous ont coursé jusqu'au Quai de la Lampe, on a cru pouvoir les y semer, ils vont jamais plus loin que le pont. On était presque arrivés au bout du quai quand ils ont sorti leurs armes et ont tiré. Il y en a un qui a eu Parn et... » Le plus âgé des deux parlait d'une voix hachée, à bout de souffle.

Elle leva simplement la main pour le faire taire. Elle ne voulait pas entendre ses explications, ne pas être complice de ses secrets. Elle les soignait et les renvoyait chez eux. C'était la règle qu'elle avait imposée au fil du temps. L'autre était comme tétanisé, regardant avec horreur les bocaux emplis de restes de corps humains qui trônaient sur la grande cheminée au fond de la pièce, à côté d'une petite pendule de porcelaine ancienne dont les aiguilles étaient arrêtées.
Tant de rumeurs circulaient sur elle, sur la Lijhline, figure mythique de l’ancien culte dont le sifflement pareil à celui des oiseaux de bahn, dévoreurs de carcasses, annonçait la venue. Divinité des morts, cherchant sans cesse une nouvelle âme à emporter, d’après les légendes, elle pouvait d'un regard ôter la vie des pauvres hères qui croisaient son chemin. Bien qu’elle n’ait de Lijhline que le surnom, tout comme cette ancienne divinité, Maebel était respectée de tous, mais surtout crainte.

Le garçon se reculait petit à petit, près à détaler à tout moment tandis que son compagnon la regardait s’occuper de son ami. Elle les ignora tous les deux. Si ils étaient en mesure de parler ou de marcher alors ils n'avaient pas besoin d'elle. Le jeune Parn, lui par contre était mal en point. Il avait dû perdre beaucoup de sang. D'un geste assuré elle déchira sa chemise de haut en bas à l'aide de son crochet, afin d’accéder à la plaie. Elle constata avec soulagement que les gardes avaient tirés avec un modèle ancien de fuseur qui ne causait de graves dommages que pour les tirs de courte portée. Le tir avait cependant laissé un trou profond, un peu plus petit que la taille de son pouce, sur son flanc pâle, mais aucun organe vital ne semblait touché. Elle releva la tête et leur fit signe de retourner dehors. Celui qui se trouvait le plus près de la porte n'attendait que ce signal et s'engouffra dans la nuit, mais son autre compagnon refusa de partir, comme terrifié par ce qui pouvait se trouver dehors. « Je dois rester, Steinn va me tuer. Je lui avais promis qu’on n’irait pas plus loin que la Lampe, mais Parn voulait... » Il fut coupé par un lugubre sifflement. Il hésita un instant, indécis. Entre affronter la Lijhline ou le père de Parn, il ne savait pas ce qui était le pire, mais il finit par courber l'échine et sortir. « Prenez soin de lui, c'est un bon gars... »

Une fois seule avec son patient, elle appela Amaury. Ce dernier était resté derrière la porte de la chambre, attentif aux moindres bruits. « Passe un tablier et pose ta main là. Tu vas presser aussi fort que tu peux. Je reviens.» Sans lui laisser le temps de se remettre de sa surprise à la vue du jeune homme étendu sur le lit, elle le mit au travail tandis qu'elle retirait sa robe de chambre pour passer un tablier de travail, maculé de taches douteuses et sans doute anciennes.
« Qu'est-ce qu'il lui est arrivé ? » Il regardait le visage du garçon, sentant son faible pouls sous la paume de sa main.
« Aucune idée et je ne veux pas le savoir. » Elle avait rassemblé ses instruments et tendit une seringue à Amaury. « Si jamais il crie ou se débat, pique-lui la cuisse. » Devant son air totalement dépassé, elle ajouta, non sans malice. « Je préfère que tu l’anesthésies plutôt que d'avoir à l’assommer... Cela laissera moins de traces. »

Mais Amaury n'eut pas à user du contenu de la seringue. Leur patient était tombé dans l'inconscience et il ne bougeait pas, laissant à Maebel le champ libre pour arrêter l’hémorragie et nettoyer la plaie. Elle n'était pas gênée par la vue du sang et son crochet, pourtant si lourd était d'une redoutable agilité. Amaury n’eut quasiment rien à faire si ça n'est à lui passer les instruments qu'elle demandait.

L'opération fut rapide, mais l'issue en restait incertaine tant il avait perdu de sang. La jeune femme regardait le visage du garçon l'air un peu soucieuse, mais ne fit aucune remarque. Elle essuya le sang sur ses mains et demanda à Amaury d'aller lui chercher le flacon de calmant qu'elle avait laissé dans la chambre avant de retirer son tablier et le jeter dans un coin, lasse. Il profita de cet instant de calme pour s'appuyer contre le mur et souffler un peu, la tête pleine de questions. Qui était-elle ? Elle semblait si sure d'elle, pleine d'un sang-froid presque inquiétante. Et ces hommes ? Pourquoi n'avaient-ils pas emmené leur ami dans une vraie clinique plutôt qu'ici ? Décidément il avait du mal à comprendre cette femme et l'endroit où il se trouvait.

La porte de l'entrée s'ouvrit avec fracas et un homme de haute taille, à la musculature imposante entra en trombe. « Où est-il ?! » Il avait l'air furieux et prêt à en découdre avec quiconque se placerait en travers de son chemin. Les poings serrés il se planta devant Maebel et bien qu'elle fût assez grande, il la dépassait d'une bonne tête. Elle ne parut cependant pas impressionnée et écarta le bras pour lui barrer le passage alors que trois autres hommes tout aussi menaçants étaient entrés à sa suite. « Pas d'armes dans cette maison. » La voix de Maebel était ferme et ne montrait aucune peur.

« Je m'en fous ! Où est Parn ?! Où est mon fils ?! Cet idiot de Diter m'a dit qu'il l'avait amené ici ! »

« Pas d'armes. » Répéta-t-elle plus fort. « Soit tu demandes à tes hommes de sortir et je soigne ton fils, soit tu fais encore un pas et je ne réponds plus de sa vie. A toi de choisir Steinn. »

Capitulant de mauvaise grâce il fit signe à ses hommes de sortir. Elle repoussa la porte sur eux avant d'accompagner son hôte vers le fond de la salle. Elle tira le rideau qui servait de cloison, découvrant un jeune homme pâle, allongé sur le lit. Il n'avait pas repris conscience depuis qu'il avait été amené ici mais sa respiration était plus calme. Sans se soucier de Maebel, l'homme qu'elle avait appelé Steinn se jeta à genoux auprès de son fils et lui saisit la main, le regard mouillé de larmes.

« Il va passer une nuit difficile, mais si il respire encore demain, il sera sauvé. Il faut attendre. »
Amaury avait ouvert la porte et jetait un coup d’œil inquiet alentour. Il agita dans sa direction le flacon qu'elle lui avait réclamé quelques instant plus tôt, pour attirer son attention, mais n'osa pas s'approcher plus du colosse avec qui elle se trouvait.

« Qui a fait ça ?! » La voix de l'homme se fit sourde, menaçante. « Qui a osé toucher à mon fils ?! C’est lui ?! » Steinn se releva et en deux enjambées il était sur Amaury qu’il saisit par la gorge, le plaquant contre le mur le regard fou de douleur. « C'est toi ordure ?! C'est toi ?! » D'une seule main il le souleva et l'aurait certainement tué sur place si Maebel n’était pas intervenue. Saisissant la seringue qui n'avait pas été utilisée la planta dans la main de l'homme.

« Lâche le où je t'injecte la totalité de cette seringue. » Le pouce sur la pompe, elle affichait un regard déterminé.
La menace autant que la petite dose de tranquillisant déjà injecté le fit obéir. Laissant tomber Amaury à terre comme un vieux paquet de chiffons et se recula d'un pas, la main pendante avant de s’écrouler sur le lit le plus proche. « C'est mon dernier fils ... » lui murmura-t-il, la voix brisée. « Ils me les ont tous tués, il ne me reste que lui... »

L'excuse n'eut pas l'air de la toucher. « Tu connaissais les règles. Je ne soignerais plus aucun des tiens. » Elle aida Amaury à s'asseoir et l'examina rapidement. La trace des doigts de Steinn était imprimée sur sa gorge et il avait l'air encore secoué, mais il allait bien. Au moins il n'était pas tombé sur son épaule blessée. Elle hocha la tête d'un air rassurant et alla lui chercher un verre d'eau.

Steinn regardait le lit où était allongé son fils dont la peau pale et luisante de sueur l’inquiétait de plus en plus. « Tu ne peux pas le laisser mourir. »

« Amène-le à la clinique de Huicha. Il n'a plus rien à faire chez moi ! » Elle aida Amaury à boire, ne se préoccupant plus ni du père ni du fils. Il avait osé lever la main sur un de ses patients et elle ne pardonnait pas ces écarts de conduite si facilement.

« Si je l’amène là-bas, les gardes vont me le prendre et il se balancera au bout d'une corde dès demain ! Tu ne peux pas le laisser mourir ! Je me suis emporté, mais ne le fait pas payer pour les fautes de son père ! Je ferais n'importe quoi si tu le sauves !  Parole !» Il avait posé sa main sur son cœur et se tenait droit alors qu'il frappait sa large poitrine de son poing serré, l'air décidé. Ainsi se scellait une promesse. Dans ce quartier de la ville où l'or brûlait les doigts et s'évaporait avant même d’atterrir dans une bourse, une parole avait plus de valeur que n'importe quoi au monde. « Demande-moi ce que tu veux. » répéta-t-il, plus calme. « J'ai une nouvelle dette envers toi. »

La proposition la radoucit un peu et elle regarda Amaury un instant. « Bien ! Deux de tes hommes ont pris le sac de mon protégé il y a quelques jours... » Elle appuya ce mot d'un regard lourd et insistant. « .. Fais ce que tu veux d'eux tant que je n'ai pas à les soigner, mais surtout rapporte moi son sac ainsi que tout ce qu'il contenait. Et je dis bien tout ! Alors, je fermerais les yeux sur ce petit... incident. » Elle lui désigna la porte du bout de son crochet. « Maintenant pars et ne revient pas avant d'avoir retrouvé ce sac. Je m'occupe de Parn. »
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Re: Le Cycle Parezel - Tome 1 - La Lijhline (Chapitre 5 et 6

Messagepar Nylh » 19 Janvier 2014, 14:56

Allez, deux chapitres pour le prix d'un ^^

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Chapitre V

Steinn était resté encore un bon moment devant chez elle, à hurler après ses hommes, mais il n'était pas retourné à l'intérieur. Le calme était enfin revenu, pourtant Amaury se sentait toujours anxieux et jetait de fréquents coups d’œil en direction de la porte, s'attendant à tout instant à voir ce colosse la défoncer pour venir les tuer. On lui avait dit que le quartier des Eaux Noires était l'un des rares où les traqueurs de la Korma n'iraient pas le chercher, mais on avait omis de lui dire que sa vie n'y tiendrait qu'à un fil. Devinant son angoisse, Maebel le rassura à sa façon. « Tant que tu restes avec moi ils ne te tueront pas. Tu m'appartiens et ils ont appris à ne plus toucher à mes affaires. »
« Je vous appartiens ?! » Il ne comprenait ce qu'elle voulait dire par là. Tous les événements récents se mélangeaient dans sa tête et il ne savait toujours rien d'elle à part son nom. « Qui ... » Il allait ouvrir la bouche pour l'interroger sur ces hommes quand elle y coupa court.
« Tu sais cuisiner ? » Elle s'était installée à son bureau et griffonnait quelques mots dans ses registres. Sans lever la tête elle indiqua la porte de la chambre. « Puisque tu es debout, rends-toi utile. Va dans la cuisine et prépare nous quelque chose. Il y a des œufs et du pain sous l'escalier.»
Il avait fui, perdu tout ce à quoi il tenait, avait échoué dans cet endroit étrange où la vie des gens ne tenaient qu'à une parole donnée, avait été attaqué, on lui avait volé toutes ses affaires, il avait manqué de mourir étranglé par un géant furieux et elle lui demandait de lui préparer le déjeuner ? Il se balança d'un pied sur l'autre, perplexe. Lui qui pensait s’être endurci durant sa cavale, qui avait dû traîner dans des quartiers de plus en plus sombres, qui s'était retrouvé mêlé à quelques bagarres et petit boulots louches, il était comme un enfant ici et avait tout à apprendre de la vie si il voulait survivre. Elle ne l'avait pas attaché, il pouvait toujours s'enfuir, mais la rapidité avec laquelle elle avait répondue à l'attaque et sa dextérité à manier cet énorme crochet qui lui servait de main ne lui laissait présager rien de bon s’il tentait de lui fausser compagnie. Une partie de lui voulait fuir, mais une autre était de plus en plus intrigué par cette femme au caractère implacable. Il voulait en apprendre plus sur elle, sur ce qui l'avait amené à venir se perdre dans cet endroit de fous. Son maître lui avait dit de ne revenir que dans un an et il lui restait encore plusieurs mois avant de pouvoir rentrer chez lui. Il n'avait nulle part où aller. Dans un soupir, il lui obéit et se rendit à la cuisine dont la porte donnait directement dans la chambre.
Il fut étonné de trouver une pièce toute en longueur dont toutes les portes étaient condamnées par de larges planches clouées aux chambranles, empêchant toute retraite sur l'extérieur. Un escalier massif courait de long du mur, et les marches, couvertes d'une épaisse poussière lui indiquait que personne depuis longtemps ne s'était rendu dans les étages supérieurs. Aucune fenêtre pour éclairer la pièce, et la seule lumière du jour provenait du haut de l'escalier. Cet endroit ressemblait plus à un hall d'entrée qu'à une cuisine mais tout y avait été aménagé comme tel et quand il ouvrit les placards il fut étonné d'y trouver autant de denrées différentes. Conserves, farine, confitures étaient soigneusement étiquetées et rangées sur les étagères. Il ouvrit la porte sous l'escalier, s'attendant à y trouver un autre placard, mais c'est une cave, propre et fraîche qui l’accueillit. Il saisit la lampe qui était pendue en haut des marches et descendit chercher ce qu'elle lui avait demandé. Il eut vite fait de trouver les œufs et le pain qu'il goûta avait appréhension, mais bien qu'un peu sec, il était bon. Avant de remonter, il en profitant pour explorer un peu l'endroit. Là encore les ouvertures qui donnaient sur la rue avaient été condamnées. Qu'il y avait-il derrière ces planches ? « Tout est tellement étrange ici. Je ne serais pas étonné de trouver une salle de réception dans le prochain placard !» Il éclata de rire à cette pensée, mais se tut bien vite en entendant résonner le son de sa voix sur les murs de pierres nues. Il y avait quelques caisses en bois empilées les unes sur les autres, des chaises brisées, des draps usés et une rangée d’étagères contre une des parois, remplies de bocaux dont il n'arrivait pas à identifier le contenu. Saisi d'un sentiment où se mêlaient le malaise et la curiosité, il approcha sa lampe plus près et poussa un cri d'horreur. Des fœtus. Les étagères étaient pleines d'enfants non nés, flottant dans un liquide ambré. Certains étaient minuscules et ressemblaient à des petits animaux, d'autres étaient quasiment formés. Il se recula et buta contre quelque chose. Le panier contenant la nourriture qu'il était descendu chercher lui aurait échappé des mains si d'un mouvement preste au reflet métallique, Maebel n'en avait pas saisi la anse. Il leva la lampe sur son visage sévère et ne put prononcer un son, trop horrifié par ce qu'il avait vu.
« J'ai oublié de te prévenir. » Sans une autre explication, elle le poussa vers les escaliers et le força à remonter dans la cuisine. « Va surveiller Parn, je vais nous faire à manger. Tu n'as pas l'air en état de tenir une casserole. » Elle avait une autorité et un calme naturel qui le mettait de plus en plus mal à l'aise mais il lui obéit sans broncher.
Le garçon était toujours étendu sur son lit, il n'avait pas l'air de souffrir mais respirait avec difficulté. En l'observant il se rendit compte qu'il ne devait pas avoir quinze ans. Il était assez grand pour son âge, mais son visage avait encore les traits ronds de l'enfance. Parn gémit un peu et entrouvrit les yeux. Il fronça les sourcils en le voyant. « C'est pas encore aujourd'hui qu'la Vieille Mère f'ra ses dents sur mon cadavre, hein ? » Sa voix n'était qu'une vague murmure rauque et avait des accents durs qui ne convenaient pas à son âge. « Mais elle a bien failli m'bouffer... Qu'est-ce que ça fait mal...  » Dans les quartiers un peu malfamés qu’il avait traversé au cours de sa fuite, il avait croisé des bandes de gamins, vivant de rapines et de petits larcins, insouciants pour la plupart, mais ici tout semblait différent, il fallait grandir au plus vite pour survivre. Le garçon ferma à nouveau les yeux un demi sourire sur les lèvres, soulagé d'avoir échappé à la mort, cette Vieille Mère aux dents longues comme ils l’appelaient et que tous redoutaient de croiser un jour même si ils la savaient à leur trousse à chaque instant.
Pendant ce temps des odeurs de cuisine chatouillèrent les narines d'Amaury et il se rendit compte qu'il mourrait de faim. Maebel avait posé un plateau sur son bureau et le débarrassait des quelques papiers qui l'encombrait et l'invita d'un geste à venir s'asseoir avec elle. Il n'avait pas mangé depuis des jours et se senti saliver. Elle avait pris le temps de se laver et s'habiller avant de passer à table. Sa longue chemise de nuit noire avait été remplacée par une tenue qui avait tout du croisement entre une blouse de médecin et une robe de cabaret dont la blancheur immaculée tranchait avec le noir de ses cheveux. C’était une sorte de demi blouse aux manches bouffantes qui s’arrêtait juste sous la poitrine, passée sur un corset qui allongeait encore plus sa taille, il était prolongé par quelques drapés cousus sur ses hanches. La tenue était complétée par un pantalon noir bouffant, serré sur ses mollets et d’une paire de guêtres assorties. Cela ne ressemblait en rien à ce qu’il avait déjà vu et doutait qu’aucune autre femme puisse oser sortir habillée de la sorte. Aussi étrange que la tenue pouvait lui paraître, il concéda qu'elle lui allait à merveille. Mais la couleur semblait avoir été bannie de sa personne et la seule tache colorée qui égaillait un peu l’ensemble était le vert de ses yeux, parsemés de paillettes d’or. Alors qu'elle faisait glisser son assiette devant lui, il en regarda son contenu méfiant, s'attendant presque à voir au milieu de ses œufs brouillés une petite main d'enfant, cuite à point.
« Des œufs et quelques herbes, rien de plus. » L'étrange Maebel avait à nouveau deviné ses pensées et le regardait d'un air amusé. Elle avait coincé sa fourchette dans la pince de son crochet et mangeait tranquillement.
Mais lui refusait de toucher à son assiette tant qu'elle ne lui aurait pas fourni d'explications. « Ce sont … ce sont les vôtres ? » Du doigt il désigna le sol, faisant référence à cette horrible collection de bébé morts qui reposaient sur les étagères du sous-sol. Il avait entendu parler quelques années auparavant d'une dame de la haute société qui, refusant pour quelques sombres raisons d'héritage de donner un fils à son mari, s'était faite avorter à plusieurs reprises et avait conservé ses enfants de la même façon. L'histoire avait fait grand bruit quand une femme de chambre un peu trop curieuse avait découvert plusieurs bocaux dans les armoires de la chambre, éventant le lourd secret de sa maîtresse.
« Par tous les dieux non, il y en a bien trop pour une seule femme ! » Elle éclata d'un rire grinçant et un peu triste. « Je ne suis que leur gardienne, jusqu'au jour où je quitterais cette ville et leur offrirait une sépulture décente. »
Elle avait l'air d'avoir envie de parler et Amaury l'encouragea du regard, tout en goûtant à son plat, mais elle resta silencieuse, pensive. « Qu'est-ce que vous faites dans cette ville ? » Se hasarda-t-il finalement à lui demander.
« Je suis comme toi, je fuis une vie que j'ai laissé derrière moi et je fais en sorte de survivre. » Elle reposa sa fourchette et regarda par-dessus son épaule pour s'assurer que Parn dormait, puis elle baissa la voix. « Ici, je suis la Lijhline, la Faiseuse d'Anges, le seul médecin assez fou pour oser m'aventurer à la nuit tombée dans les rues des Eaux Noires et soigner toutes ces pauvres âmes qui mourront de toute façon demain. Je ne leur demande pas d'argent, juste un service, une parole donnée. C'est ainsi que j'ai pu asseoir ma réputation et survivre ici, ça et quelques connaissances utiles dans le domaine des plantes et des poisons. Voilà tout ce que tu as besoin de savoir sur moi. »
« J'ai vu que vous aviez une certaine expérience dans l'utilisation des seringues... Mais vous êtes vraiment médecin ? » Malgré ce qu'il avait vu plus tôt il avait encore du mal à la croire.
« Tu veux voir mon diplôme ? » Elle avait levé les yeux vers lui, le regard plein de défi.
Il baissa la tête, mal à l'aise. « Non, excusez-moi... » Il n'avait pas voulu la blesser en mettant en doute sa parole, mais le titre de médecin était un domaine réservé à une élite fortunée et principalement masculine. Cela lui semblait impensable qu'elle puisse avoir fait de hautes études dans une quelconque université du royaume. Il repensa alors à tous les livres accumulés dans la chambre, songeur.
« Bien, parce que je n'en ai pas. C'est bien inutile ici d'ailleurs. Peu leur importe de savoir si vous avez fait de longues études, tant que vous savez recoudre une plaie et apaiser la douleur. J'ai appris sur le tas. J'ai bien quelques cadavres enterrés à la cave, mais en règle générale ceux qui viennent jusqu'ici repartent sur leurs deux pieds. »
En entendant ces mots il s'étrangla avec ses œufs brouillés et il lui fallut plusieurs minutes pour reprendre son souffle. Elle lui souriait, de plus en plus amusée de voir qu'il prenait toutes ses paroles au pied de la lettre. « Ça va mieux ? » Lui demanda-t-elle alors qu'il s'essuyait les yeux dans sa manche. « J'ai suivi des études d’infirmière.  C’était la seule chose qui nous était accessible, pauvre femmes sans cervelle que nous sommes. » Reprit-elle d’un ton amer. « Mais en cachette, Pline et moi étudions la médecine. Je rêvais de devenir chirurgien et elle, d’ouvrir sa propre clinique, où nous pourrions exercer en toute tranquillité, loin des tracas de la grande ville et de ses règles... Mais la vie en a décidé autrement. Et j'ai fini par échoué ici, comme beaucoup d'autres. J'aurais sûrement coulé si la promesse que je lui avais faite ne m'avait pas maintenu la tête hors de l'eau. Ca n'est pas exactement ce que nous avions imaginé... » D'un geste elle embrassa la salle, transformée en clinique de fortune pour qui osait passer le seuil de sa porte. « Je n'ai pas pour autant arrêté d'étudier et même si je n'ai passé aucun concours, j'ai sauvé bien plus de vies que ces prétendus médecins qui se prélassent dans leurs luxueux cabinets à soigner les hémorroïdes de quelques baronnes à demi grabataires ! »
Elle se leva pour aller chercher du thé puis, après avoir servi Amaury, se cala contre le dossier de sa chaise et se laissant aller aux confidences. « Ça a commencé avec celles que je nomme mes petites fleurs de pavés, pauvres âmes arpentant les rues le soir venu, louant leur corps à ceux qui voudront bien les payer. J'avais réussi à ouvrir un petit cabinet à la limite des Eaux Noires, La Pointe Verte, un quartier ouvrier, assez pauvre mais tranquille. Mais personne ne voulait se faire soigner par une femme, qui plus est mutilée. J'ai passé des heures seules à attendre, puis des jours, des semaines, mais personne ne venait. Puis un jour, il y a eu Zinia. Elle devait être à peine plus âgée que Parn quand elle frappa à ma porte, mais c'était déjà une adulte avant l'heure. Elle était mal en point, malade, maigre et surtout enceinte. Le malheur des filles des rues. Elle pensait que j'étais une de ces faiseuses d'anges à l'aiguille acérée et elle me supplia de faire quelque chose pour elle, si son protecteur apprenait qu'elle attendait un enfant, il allait la tuer. Comme elle n'avait rien pour me payer elle m'offrir son seul trésor, une petite broche qui ne valait pas trois sous, qu'un bon client lui avait offert un jour. La fièvre la faisait délirer, je pense. Je n'avais encore jamais pratiqué d'avortement à l'aiguille et dans son état, une hémorragie aurait pu lui être fatale. J'avais quelques connaissances dans les plantes et les poisons, et réussi, je ne sais pas quel miracle à provoquer une fausse couche sans pour autant la tuer. Une fois remise, elle s'en alla comme elle était venue, mais j’eus d'autres visiteuses quelques temps plus tard. Mon nom circulait sur les pavés, derrières les lourds rideaux des bordels du port. Au fil des semaines, la rumeur grossissait sur mon compte, j'allais souvent me promener sur les quais le soir venu. Ça m'a attiré pas mal d'ennuis, mais je ne regrette rien. C'est ainsi que la Lijhline est née. » Elle souffla sur son thé, dispersant la fumée qui s'envolait au-dessus de sa tasse, repensant à certains événements qui avaient fait naître sa légende. « Mais mon activité commençait à devenir suspecte. » reprit-elle. « Je ne voulais pas risquer de me faire arrêter et j'avais enfin trouvé des gens qui avaient besoin de moi, alors je décidais d’emménager ici. C'est la seule maison habitée d'ailleurs, la seule qu'Ils aient autorisé avec la remise de cabs des frères Brako au bout de la rue. Vois-tu, cette place qui donne sur le jardin est une sorte de frontière, une zone neutre qui sépare les territoires des trois Pères. Un lieu à la fois hors de leur autorité mais protégé par leurs lois. L'entrée de la maison donne directement sur le territoire de Thademus, c'est pour ça qu'elle est condamnée, afin de ne pouvoir accéder à cet endroit qu’en passant par la zone neutre. L'autre côté de la place donne droit sur la rue des bordels, le territoire de Velkan et en prenant à droit, jusqu'aux docks, tout appartient à Steinn... Que tu as croisé tout à l'heure. » Sur ces mots, elle repoussa sa chaise et alla voir son patient.
Amaury était suspendu à ses lèvres et fut déçu qu'elle ne continue pas son récit. Il se promit de la questionner à la moindre occasion. Il comprenait à présent d'où venaient tous ces enfants morts qu'elle conservait précieusement dans sa cave, mais il ne put s’empêcher de frissonner en y pensant. Il lui restait encore beaucoup de points à éclaircir sur Maebel, comme de savoir comment elle pouvait posséder autant de livres rares et d'objets si luxueux si elle ne faisait pas payer ses services. Pratiquait-elle une autre activité encore plus répréhensible ? Il en doutait, mais avec cette femme, tout lui semblait possible.
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Re: Le Cycle Parezel - Tome 1 - La Lijhline (Chapitre 5 et 6

Messagepar Nylh » 19 Janvier 2014, 14:56

Chapitre VI

La journée passa avec lenteur, sans plus d'autres paroles échangées. Maebel surveillait l'état de Parn et quelques autres patients firent leur apparition la tenant occupée jusqu'au soir. Elle avait demandé à Amaury d'aller se reposer, mais c'était une diversion pour qu'il reste à l'écart. Trop d'yeux traînaient dans sa demeure et les rumeurs allaient vite. Il était autorisé à vagabonder dans la maison tant qu’il n’essayait pas d'entrer dans les pièces condamnées. Elle ne le connaissait que depuis quelques jours, mais lui accordait une certaine confiance, chose à laquelle il fût sensible et bien que son bras recommença à l’élancer, il ne se priva pas de visiter la petite maison qu'elle occupait seule. Il fût un peu déçu. Mis à part les pièces du rez-de-chaussée, l'endroit était presque à l'abandon et la poussière recouvrait tout.
Dans ses premières heures la petite maison devait avoir fait la fierté de ses propriétaires. Quelques dizaines d'années auparavant, Huicha était un port florissant, attirant une foule de marchands et artisans en tout genre, venus profiter des avantages de ce carrefour commercial. Jour et nuit, des bateaux de toutes tailles, débarquaient leurs précieuses cargaisons sur les docks. Les marchands venaient directement négocier les prix sous les grands hangars qui faisaient la fierté de la ville. La richesse et la beauté de Huicha attirait nombre de familles, venues chercher un nouveau départ dans cette ville en perpétuel mouvement. Des quartiers entiers étaient sortis de terre, plongeant directement sur la mer. De tous, les Eaux Noires était le plus vaste, séparé du reste de la ville par un immense canal où passaient paisiblement les bateaux chargés des denrées venues de l'Est.
Mais l’expansion des chemins de fer et le développement d'une ligne aérienne, dont les grands dirigeables aux couleurs éclatantes passaient à présent sans bruit au-dessus de Huicha pour relier directement la Citadelle Pourpre à l’île de Ra’Hafleny avaient fini par ralentir l'activité du port. Peu à peu les grands armateurs avaient quitté la ville pour investir dans les nouveaux transports, et ceux qui étaient restés s'étaient installés sur les hauteurs, se rapprochant de la grande gare, nouveau poumon économique de la ville. Le grand canal qui reliait le port au reste du monde ne charriait plus que des détritus et parfois quelque cadavres. Il ne restait plus que les bateaux de pêche pour faire tourner le port. Les commerces avaient peu à peu fermé, ainsi que toutes les infrastructures essentielles. L'école avait clos ses portes en premier, suivi du petit dispensaire. La caserne de pompier la plus proche évitait méticuleusement le secteur. Il en allait de même pour les patrouilles de gardes, laissant les derniers habitants des Eaux Noires à leur sort. La pègre avait fini par mettre la main sur tout le quartier, créant un petit état soumis à ses règles que les habitants de la ville comme les autorités prenaient soin d'éviter. C'était, au fil des ans, devenu une zone de non droit, le royaume des truands de toute espèce, régit par ses propres lois. Même la Korma n'avait pas réussi à percer dans ces lieux.
La visite de la petite maison fût rapide. L'étage était occupé par deux grandes pièces, un cabinet de toilette hors d'usage et un tout petit escalier qui menait sous le toit. Amaury ne se hasarda pas plus haut et passa le restant de la journée dans la plus grande des chambres. Les larges fenêtres qui donnaient sur le jardin à l'abandon étaient faites de vitraux multicolores qui donnaient à la pièce une touche de gaieté  malgré les peintures défraîchies et les vieux meubles branlants entreposés çà et là. Du plat de la main il fit voler la poussière qui s'était amoncelée sur la banquette sous la fenêtre en arc et s'y assit, pensif. Combien de temps serait-il en sécurité ici ? Il était fatigué de courir les routes et de se cacher. Pour la première fois depuis des mois il ne ressentait pas l'angoisse d'être découvert et arrêté. Peut-être pourrait-il rester ici ? Y établir son petit atelier et tenir la promesse qu'il avait faite à sa douce princesse, juste avant sa fuite.
Maebel avait dit plus tôt qu'il avait une dette envers elle, plus encore si les sbires de Steinn lui rendaient son sac. Il acceptait ce fait, mais ne savait pas ce qu'elle voulait exactement de lui. Le front contre la vitre sale, il regardait le soleil se coucher sur la ville. De son poste d'observation il pouvait voir les hangars en ruine et les maisons branlantes aux volets pour la plupart clos. Tout avait l'air si sale et à l'abandon, qu'il aurait pu se croire seul au monde, si de temps à autre, quelques ombres furtives ne passaient pas dans la rue avant de disparaître. Les pierres autrefois blanches rongées par l'air de la mer et le mauvais temps étaient couvertes de traces noire et de mousse, longue traînées sombres semblables à des larmes séchées sous les fenêtres aveugles. Au-dessus des toits, quelques cheminées fumaient, seul signe de présence réel dans ce décor lugubre. On approchait de l'hiver, la couleur avait déserté les lieux, plus de fleurs poussant entre les pavés, plus de feuilles aux arbres. Les grands parcs arborés de la Citadelle Pourpre lui manquait. Il soupira avant de se reprendre, refusant de se laisser aller à la nostalgie. Le soleil rasant frappa directement les vitraux, faisant danser une multitude de couleurs sur les murs et le vieux parquet grinçant. Fasciné par la danse des derniers rayons du soleil à travers les vitraux, il ne vit pas Maebel, appuyée sur le chambranle à l'entrée de la pièce. Elle l'observa un instant puis toussa pour attirer son attention.
« La Grande Flo va arriver d'ici peu de temps. Je t'ai amené de quoi te changer et nous irons dîner dehors. » Elle posa la pile de vêtements propres sur une commode aux tiroirs manquants, ainsi qu'une serviette et un bloc de savon. « Il doit y avoir une cuvette dans le cabinet de toilette à coté, pour l'eau il faudra la faire couler un peu avant, ça fait longtemps que je ne me sers plus de l'étage. » Quelques coups se firent entendre à la porte et Maebel tourna les talons pour aller ouvrir.
Amaury prit un veston posé sur le dessus et l'examina avec le reste des vêtements. Il était usé mais de bonne qualité, mais par-dessus tout, il était propre. Il retira sa chemise à demi déchirée et la posa sur le meuble avant de commencer à déboutonner son pantalon, le laissant glisser à terre. Il ne faisait pas très chaud dans la pièce mais il ressentait un tel besoin de retirer enfin ses vêtements crasseux et de se laver qu'il ne se soucia guère de ce détail. Sachant Maebel occupée en bas il traversa la pièce, nu comme au premier jour, saisissant au passage la serviette et le savon pour se rendre dans le petit cabinet de toilette qu'il avait visité quelques heures plus tôt. Il n'eut pas besoin de fouiller bien loin pour trouver ce dont il avait besoin. Le robinet était un peu rouillé et il eut du mal à l'ouvrir, mais le mince filet d'eau trouble qui se mit à couler, fit naître sur son visage un sourire de victoire. Du plat de la main il essuya le miroir fêlé qui avait été placé juste au-dessus du robinet et examina attentivement son reflet. D’innombrables bleus couvraient son corps, en passant par toutes les couleurs possibles, ainsi que des écorchures sur les bras et les genoux qu'il s'était fait en se défendant. Il comprenait bien à présent pourquoi son corps lui était si douloureux. Les mains de Steinn autour de son cou avaient laissé des traces rosâtres sur sa peau. « Si elle te voyait ! » s’écriât-il en riant amèrement. Il remplit la cuvette et plongea ses mains dans l'eau froide pour s'en asperger le corps et le visage. Cela lui fit le plus grand bien et, évitant de croiser à nouveau son regard dans le miroir, il fit une toilette rapide, prenant garde à ne pas trop appuyer sur certaines parties de son corps. Il se hâta, commençant à ressentir la morsure du froid puis il retourna dans l'autre pièce pour s'habiller. Au moment où il allait laisser tomber la serviette qu'il portait autour de la taille, quelque chose l'arrêta. Il se senti observé et il découvrit que Maebel était revenue. Silencieuse, appuyé contre le mur, les bras croisés sur la poitrine, elle regardait s'habiller, non sans un certain intérêt. « J'ai vu plus d'hommes nus que tu ne pourrais imaginer. Dépêche-toi de passer ces vêtements, nous devons parler.  »
Amaury fit une grimace agacé et attrapa les vêtements qui se trouvaient sur la commode, faisant en sorte de masquer sa nudité derrière le meuble pourtant bas, ne voulant pas se donner en spectacle devant cette femme étrange. « On peut dire que vous avez l'art de mettre les gens à l'aise ! » Maugréa-t-il. Le dernier bouton de son veston fermé il se tourna vers elle, les mains sur les hanches. « Alors quoi ? »
« Si tu veux rester en vie, jusqu'à ce que tu puisses retourner à la capitale, tu as quelques petites choses à savoir sur les Eaux Noires. » Maebel s'était approchée de la fenêtre et regardait au dehors. « A partir de maintenant, si tu tiens à ta vie, ne prononce jamais le nom de ta princesse, n’évoque jamais ton histoire. Les Parezel ne sont pas très appréciés dans le quartier… » Elle avait baissé la voix, l’air sombre. « Plus d’une personne ici possède quelques raisons personnelles de les haïr. Moi aussi d’ailleurs… »
« Comment ça ? » Amaury se doutait bien que dans cet endroit hors des lois, le couple royal ne devait pas être populaire, mais sa dernière remarque l’intrigua.
« Tu le sauras bien assez tôt. » Sa voix était grave, étranglée par une émotion soudaine, mais elle ne rajouta rien de plus et lui fit signe de la suivre. Ils passèrent devant la Grande Flo qui l'accueilli avec une joie toute particulière. C'était une ancienne prostituée que l'âge avancé et l'embonpoint avaient chassé des trottoirs et qui survivait grâce à quelques petits services et certains anciens clients, fidèles, mais qui avait gardé tout son caractère. Cette dernière qui ne manqua pas d’envoyer au jeune homme quelques œillades enflammées ainsi que quelques remarques équivoques qui le firent rougir jusqu’aux oreilles. Il se hâta de rejoindre Maebel à la porte alors qu'elle était en train de jeter sa lourde cape noire sur ses épaules. Il attrapa au vol l'autre cape qu'elle lui tendit et la suivi rapidement dehors, voulant mettre le plus de distance possible entre lui et cette vieille fille de joie qui ne semblait pas prête à prendre sa retraite.
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