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Le procès des russes à Paris

Où l'on laisse libre cours à sa plume mécanique.

Le procès des russes à Paris

Messagepar WuPunk-Hill » 26 Août 2013, 23:21

Je vais essayer de tenir un texte jusqu'au bout ici, pour cela j'ai choisi un sujet qui me tient à coeur, j'ai rédigé des trucs à l'avance et établi un plan assez court. L'ensemble s'établit sous forme d'articles de journaux, à vous d'en apprécier la qualité.

Résumé des faits qui se déroulèrent il y a plus de quatre mois de cela et qui suscitèrent déjà à l'époque un grand bruit. L'action se situe dans la région des Vosges, dans une villa de montagne située à proximité du petit village de G******. La villa appartient à M. Klioutchok, russe naturalisé propriétaire de plusieurs complexes industriels de la région. M. Klioutchok est réputé dans la région pour l'excentricité dont il fait preuve. On le dit paranoïaque, car le soin qu'il prend de s'entourer en toutes occasions de gardes du corps ne peut qu'étonner de la part d'un simple chef d'entreprise, certes riche mais sans ennemis publiquement déclarés ni d'excès de vie connus. La suite montrera à nos lecteurs que M. Klioutchok était loin d'être paranoïaque. En cette matinée du 16 mars, donc, la gouvernante de M. Klioutchok se présente à la grille de sa propriété à l'horaire accoutumé. Etonnée de ne pas voir le gardien qui lui ouvre d'habitude cette grille, elle appelle trois fois de suite. Aucune réponse ne lui parvient. Après un quart d'heure d'attente, elle retourne au village avec la prémonition toute féminine que quelque malheur avait frappé la sentinelle, et peut-être même son employeur. Elle se présente de nouveau à la grille, escortée de trois robustes paysans. Après de nouveaux appels sans réponse, ceux-ci se décident à forcer la grille. Dans un bosquet situé à quelques pas de la porte, ils découvrent le corps sans vie du gardien, la gorge tranchée d'un coup de rasoir. La porte porte des traces d'effraction, ils se précipitent dans la maison où ils découvrent une scène horrible et stupéfiante qui les poursuivra sans doute toute leur vie durant. M. Klioutchok effectuait une gigue mortuaire, pendu dans la cage d'escaliers, les yeux crevés et les organes génitaux tranchés et enfoncés dans la gorge. Ils sortent précipitamment de la maison et se rendent chez le gendarme du village, qui, après avoir constaté par lui même la véracité des faits, téléphone à ses supérieurs pour demander des renforts et référer du crime. En quelques heures, les routes environnantes sont barrées et la région est sillonnée de long en large par des escadrons mobiles de gendarmes. C'est cependant un couple de forestiers qui débusque les assassins, qui dorment paisiblement dans un moulin en ruines de la forêt cantonale. Pensant avoir affaire à un groupe de braconniers, ils leurs passent les fers aux poignets et avertissent les autorités de gendarmerie compétentes. Celles-ci, averties de l'affaire, dépêchent sur place un escadron de gendarmes qui trouve dans les affaires des quatre suspects un rasoir, des rossignols de confection artisanale, et surtout un certain nombre d'objets qui seront identifiés par la gouvernante comme appartenant à M. Klioutchok. On les transfère à la prison municipale d'Épinal, puis les achemine vers Paris. L'enquête préliminaire au jugement, malgré l'évidence des preuves accumulées, dure plus de quatre mois, pour des raisons multiples: les imbrications de l'affaire et d'autres affaires judiciaires, et surtout la nécessité de communiquer en russe avec les suspects et celle d'organiser des transferts de dossiers appartenant à l'autorité judiciaire russe vers la France. Le fait est que ces quatre mois et 9 jours révolus, hier a commencé un procès des plus hétéroclites, qui restera certainement dans les mémoires l'un de procès les plus étranges parmi les procès de ces dernières années.
Dans le public, point de badauds appâtés par le bruit de l'affaire: ceux-ci ont été relégués à la sortie du tribunal de justice par un cordon de gendarmerie. Le premier rang est occupé par M. l'ambassadeur à Paris de S.M. l'Empereur de toutes les Russies, M. le représentant à Paris de l'ambassadeur de France en Russie, M. et Mme R******, vaguement affiliés à la dynastie régnante et qui, dit-on, ont toute l'oreille de S.M. l'Impératrice de toutes les Russies, etc. Au deuxième rang Mme Klioutchok et sa fille, Mme la gouvernante de M. Klioutchok, etc. Au troisième rang des représentants des complexes industriels reconnus comme appartenant à M. Klioutchok avant sa mort, et quelques amis intimes de M. Klioutchok. Enfin, sur le banc des accusés, les quatre larrons les plus déguenillés et le plus mal assortis qu'un esprit civilisé puisse se représenter. Le premier porte un pantalon grossièrement découpé dans de la toile de jute, déchiré au bas des jambes et serré à la taille par une ficelle de confection artisanale également. Ce qui semble lui tenir lieu de chemise grouille tant de poux et de parasites qu'il nous semble pouvoir les observer à l'oeil nu. "On lui a proposé, rapportent les gendarmes chargés de sa garde, de changer ou au moins de laver sa chemise, il a refusé avec une expression de terreur absolue." Le second, au contraire, est vêtu avec beaucoup d'élégance. Le troisième est dans un état similaire au premier. Le quatrième, très jeune, porte les vêtements fournis par l'administration pénitentiaire française, mais ses cheveux sont si pleins de crasse qu'ils semblent en déborder. Tandis que le public et les jurés se remettaient de l'apparition de ce groupe hétéroclite, un personnage prit discrètement place aux côtés du juge. Il est présenté aux journalistes comme traducteur exceptionnel au service de l'administration judiciaire française. Le jugement commence. Le juge énonce d'une voix calme les neuf chefs d'accusation dont sont inculpés les accusés: meurtre avec préméditation, effraction de propriété privée avec pour objectif un crime et/ou un vol, possession d'instruments prohibés sans autorisation spéciale, présence illégale sur le territoire juridique français, appartenance à une organisation secrète à visée criminelle (ndlr: cette appartenance a été établie grâce à la transmission des casiers judiciaires des suspects de la Russie à la France), outrages et violences répétés à l'encontre d'agents de la force publique, etc. Le traducteur énonce de la même voix calme ces mêmes chefs d'accusation en cette langue russe si méconnue, à la fois brutale et mélodieuse. Les suspects accueillent ces nouvelles avec des degrés d'inquiétudes différents. Le premier se mouche dans un carré élimé de tissu. Le second a adopté une posture indolente, contemple le juge en lui adressant des clins d'yeux et sourit aux illustrateurs des journaux, le troisième ne semble prêter aucune attention ni au juge ni au traducteur et grave des inscriptions dans le bois du banc avec l'ongle de son pouce, malgré les interventions régulières des gendarmes de l'escorte. Le quatrième écoute avec attention le discours et lance des oeillades haineuses à la salle entière, tout particulièrement au juge et à son avocat commis d'office, dont il ne semble pas comprendre le rôle. Vers la fin de cette lecture, ce quatrième suspect se lève et s'adresse au juge de la manière suivante: "Si tu continues à m'emmerder j'enverrai des hommes manger ta femme et tes fils, salope, rien n'est terminé." Des exclamations se font entendre. Le calme retombé, le juge termine la lecture des chefs d'accusation et on interroge divers témoins. Les suspects refusent de parler. Le procureur se lance dans une tirade enflammée qui ne semble convaincre qu'à moitié les jurés. L'avocat commis d'office argue le manque de preuves. Scandale à la sortie de la salle: on a trouvé au moment de la fouille au corps un couteau d'ivoire glissé dans une poche creusée dans le chair du premier accusé, au niveau du pli des hanches.
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WuPunk-Hill
 
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Re: Le procès des russes à Paris

Messagepar WuPunk-Hill » 02 Septembre 2013, 00:27

Nous avons tenté de restituer le plus fidèlement possible les informations dont dispose le jury pour tenter de voir clair en cette affaire, mêlant les documents transmis par l'autorité judiciaire aux journalistes et quelques documents fournis par des sources internes. Lors du premier interrogatoire, on sépara les accusés mais les interrogea simultanément. Voici les résultats.

"Le premier accusé, individu de type européen âgé d'environ quarante ans, dénommé Grishka Efelemov, a refusé de répondre aux questions qui lui étaient adressées, malgré les sollicitations répétées de M. le traducteur exceptionnel."

"Le second accusé, individu de type européen âgé de trente-huit années exactement selon ses déclarations, dénommé Alexandre Bashmatshkov, a répondu aux questions qui lui étaient adressées de la manière suivante:
-Votre nom est Alexandre Bashmatshkov, vous êtes âgé de trente-huit ans et possédez un appartement à Moscou?
-Oui.
-Reconnaissez-vous être entré de manière irrégulière sur le territoire juridique français?
-Je suis entré grâce à l'aide gouvernementale sur ce territoire.
-Qu'entendez-vous par "aide gouvernementale"?
-J'entends par "aide gouvernementale" qu'un personnage influent du gouvernement français à facilité mon passage sur ledit territoire.
-Vous reconnaissez donc avoir passé en toute conscience la frontière franco-allemande sans posséder aucun des documents nécessaires à ce passage?
-Je pensais agir selon la loi car j'étais en contact avec ce personnage influent.
-Voulez-vous nommer celui qui vous désignez comme étant un personnage influent du gouvernement français?
-Non.
-Refusez-vous de répondre en toute conscience, sachant que votre comportement peut-être qualifié d'obstruction au cours de l'enquête et alourdir votre condamnation?
-Oui.
-Reconnaissez-vous avoir pénétré par effraction dans la propriété de Mr. Klioutchok?
-Oui, mais j'ignorais alors qu'il s'agissait de sa propriété. Le personnage influent m'a affirmé qu'il s'agissait de sa propriété, dont il avait perdu les clefs. Il m'a demandé de récupérer des objets précis dans cette propriété car il en avait un besoin pressant.
-Ces objets sont ceux qui ont été retrouvés dans vos bagages?
-Oui.
-Comment justifiez-vous le fait qu'aucune liste énumérant lesdits objets n'ait été trouvée en votre possession?
-Je connaissais cette liste par coeur pour que l'opération se déroule plus rapidement.
-Pourquoi souhaitiez-vous que l'opération se déroule rapidement si vous pensiez agir dans votre bon droit?
-Parce que le commanditaire m'avait prévenu de la présence d'un gardien de nuit, et que nous ne souhaitions pas avoir à le maîtriser en usant de la violence.
-Vous affirmez donc avoir agit alors que le gardien était encore en vie?
-Oui, car je l'ai aperçu en sortant de la maison.
-N'avez-vous pas pensé que celui que vous pensiez être le propriétaire de la maison aurait pu prévenir le gardien de cette opération?
-Je n'y ai pas pensé.
-Vous niez avoir assassiné M. D****, gardien de nuit de la propriété résidentielle de M. Klioutchok?
-Je le nie.
-Comment expliquez-vous qu'on ait assassiné ledit gardien de nuit?
-Les assassins ont pu pénétrer dans la propriété par le trou que nous avions déjà pratiqué dans le grillage.
-Vous niez également avoir assassiné M. Klioutchok?
-Oui, je n'étais pas au courant de sa précence dans la propriété.
-Où vous rendiez-vous au moment de votre arrestation?
-Nous nous rendions à un lieu de rendez-vous situé à deux lieues de notre campement, où une automobile devait récupérer les biens du commanditaire et nous fournir en rétribution une somme d'argent.
-Acceptez-vous de dévoiler le montant de cette somme et le lieu du rendez-vous?
-Non."

"Le troisième accusé, individu de type asiatique d'environ quarante ans a refusé d'indiquer son nom qui n'a pu être déterminé, ainsi que de répondre aux questions qui lui ont été adressées, malgré les sollicitations répétées de Mr. le traducteur exceptionnel."

"Le quatrième accusé, individu de type européen de dix-sept années exactement selon ses déclarations, dénommé Vassili Kaprioutchok, a répondu aux questions qui lui étaient posées de la manière suivante:
-Votre nom est Vassili Kaprioutchok et vous êtes âgé de dix-sept ans?
-Oui.
-Reconnaissez-vous être entré de manière irrégulière sur le territoire juridique français?
-On nous a aidé, des gens du pouvoir.
-Qu'entendez-vous par cette aide, qui sont les gens auxquels vous faites référence? Pouvez-vous les nommer?
-On nous a fait entrer. Je ne dirais pas les noms.
-Vous reconnaissez avoir passé en toute conscience la frontière franco-allemande sans posséder aucun des documents nécessaires à ce passage?
-Je ne reconnais rien du tout, salope, on m'a aidé je te dis!
-Refusez-vous de répondre en toute conscience, sachant que votre comportement peut-être qualifié d'obstruction au cours de l'enquête et alourdir votre condamnation?
-[L'accusé à refusé de répondre.]
-Reconnaissez-vous avoir pénétré par effraction dans la propriété de Mr. Klioutchok?
-On savait pas que c'était la sienne, on pensait qu'on aidait une personne au pouvoir parce qu'elle avait perdu ses clefs.
-Quelle était la raison de votre présence dans cette propriété?
-Cette personne voulait récupérer des objets elle a fait appel à nous parce qu'elle avait perdu ses clefs.
-Ces objets sont ceux qu'on a retrouvé dans vos bagages?
-Oui, ce sont ces objets.
-Comment justifiez-vous le fait qu'aucune liste énumérant lesdits objets n'ait été trouvée en votre possession?
-On savait ce qu'il fallait prendre.
-Lequel d'entre vous savait ce qu'il fallait prendre?
-T'as fini de me poser tes questions de merde? Ces salopes françaises au gouvernement m'ont envoyé chercher des objets, ils m'ont promis de l'argent si je le faisais au lieu de quoi je suis en prison, alors je vois aujourd'hui que votre gouvernement est lâche et composé de putains et de salopes.
[L'interrogatoire est interrompu car l'accusé s'est levé et à refusé de répondre aux questions qui lui étaient adressées. Au cours du transfert de la salle d'interrogatoire à la cellule de l'accusé, celui-ci à tenté d'étrangler l'un des gendarmes d'escorte, mais a finalement été maîtrisé.]"

Les auditions suivantes n'apporteront pas d'éléments notables. Le premier et le quatrième accusé s'en sont tenu à leur version des faits, tandis que les deux autres accusés ont obstinément refusé d'adresser la parole à qui que ce soit. Il nous a également été possible d'accéder à certaines pièces établissant l'identité des quatre accusés. Voici ce que nous avons pu en tirer.

Le premier des quatre accusés dit s'appeler Grishka Efelemov. Il a refusé de livrer son âge, mais on l'estime à une quarantaine d'années. Il mesure cent soixante-sept centimètres pour 75 kilogrammes. Son corps porte de marques de dysenterie et de petite vérole. Il est tatoué de quatre étoiles à huit branches, deux sur les genoux et deux au niveau du torse. Il est également tatoué: d'un crucifix à l'abdomen, de vers de poésie à l'épaule droite et, chose étonnante, du "cou de guillotiné" traditionnellement porté par les criminels français, c'est à dire d'une ligne de pointillés rouges entourant le cou. Il a les cheveux noirs coupés à ras et portait au moment de son arrestation une moustache fournie. Aucune trace ni de son identité présumée, ni d'un récidiviste correspondant à cette description n'a pu être trouvée dans les archives russes.
Le second accusé se nomme Alexandre Bashmatshkov. On a pu trouver des informations sur sa personne, mais tout à fait par hasard. En effet, aucune donnée sur ses antécédents judiciaires n'a été trouvée. La police russe a cependant déniché un acte de vente qui attestait de son droit de propriété d'une grande maison moscovite situé dans le quartier de la Khitrovka, bien connue des services compétents pour héberger l'un de ces fameux dortoirs à crapules, où faux mendiants, voleurs à la tire et miséreux sont logés dans des conditions déplorables pour quelques sous. Il affirme avoir trente-huit ans. Il est en bonne condition physique,pratique certainement un sport ou la gymnastique. Il mesure cent soixante-douze centimètres. Il a les cheveux bruns coupés à ras et entretient une moustache fine. Il ne porte aucun tatouage. Aime s'habiller avec soin et goût.
Le troisième accusé a refusé de donner son nom. D'origine tatare sans doute, on estime son âge à une quarantaine d'années. Il mesure un mètre soixante-trois et son corps trapu est particulièrement musculeux. Il est tatoué de deux étoiles à huit branches au torse et d'une à l'épaule. Il a les cheveux noir et une barbe, qu'il entretient très peu. On n'a pu trouver aucun récidiviste correspondant à sa description dans les archives russes.
Le quatrième accusé se nomme Vassili Kaprioutchok. Il est référencé dans les archives criminelles russes, son nom correspond à sa description, on a donc pu fixer son identité avec certitude. Il a dix-sept ans, mesure un mètre quatre-vingt deux. Son dossier signale que son surnom chez les truands russes est "la Perche". Fils du fameux bandit russe Bogdan Kaproutchok, il a été baigné dans le milieu du crime dès sa tendre enfance. Un séjour en prison d'un an pour implication dans un complot à visée criminelle, communié en deux ans pour avoir assassiné un autre détenu (plusieurs détenus ont témoigné en sa faveur en affirmant qu'il agissait en légitime défense, l'unique témoin affirmant le contraire s'est rétracté avant le procès). Il porte deux étoiles au torse, une croix sur l'abdomen et des inscriptions cyrilliques sur le poignet.
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