[inspiratorium] Chérie Raconte

Où l'on laisse libre cours à sa plume mécanique.
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Birdie
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[inspiratorium] Chérie Raconte

Message par Birdie » 19 août 2013, 18:23

Chérie Raconte
ou
Chérie, Paris, Istanbul



- Tu étais à Constantinople ?
C'est une toute petite pièce mansardée. Des esquisses empilées sur la table qui se répandent sur le sol à la lumière qui tombe si joliment sur le rien que je possède, c'est ce que je voulais. Bien sur, je voulais être un peintre, un vrai, ne pas me cantonner aux décors de théâtre. Bien sur, je n'avais pas prévu la pipe à opium, ni les bouteilles disséminées aux quatre coins de la pièce. Mais la jolie fille à qui j'ai tant pensé est là, qui fait semblant de dormir pour pouvoir rester encore au lit, paresser et échapper à mes questions.
- Tu étais à Constantinople ?
Je vous ai dit qu'elle faisait semblant de dormir ?
- Je viens de Montreuil, et mon fol voyage n'a pas dépassé Paris. Allez, raconte-moi !
- J'ai oublié.
Comment puis-je être amoureux d'une fille qui a oublié Constantinople ?
- Je suis là pour ça.
Je sais.
- Mais tout de même, Constantinople !
- Tu sais ce qui est arrivé aux soldats Ottomans à Sébastopol ?
La jolie fille fait semblant de dormir pour me poser des questions piège.
- Mais non. Répond-moi, et je te raconterai.
- Il n'y avait pas de soldats Ottomans à Sébastopol.
- Si.
Et la voilà qui se retourne et fait semblant de se rendormir. Je vais pour râler. Mais qu'est-ce qu'elle est jolie.
- On est toujours jolie à seize ans.
- Qu'est-ce qui est arrivé aux soldats Ottomans à Sébastopol ?
- Ils ont été placé en première ligne. De la chair à canon.
Qu'on se le dise, les officiers aiment les jolies filles.
- Si tu crois que c'est comme ça qu'on apprend ce genre de chose...
Elle ne me parlera pas de Constantinople.
- Ils ne sont pas tous morts.
Elle s'assoit, se drape dans les couvertures en geignant parce qu'elles grattent.
Les survivants de Sébastopol étaient rentrés chez eux en passant par Constantinople. Sacrifiés sans états d'âme par les officiers français et britanniques, ils étaient blessés, fourbus et malades.
- Le choléra.
Joli butin de campagne. Et avec la chaleur de Constantinople...
- Oh, non, il y fait aussi froid qu'ici. Mais le choléra s'est bien adapté. Dix ans plus tard, il était toujours là, qui couvait comme un feu, avec des pics ici et là... Que crois-tu que j'ai vu de Constantinople ? Comment veux-tu que je me souvienne d'une ville que je voulais fuir ?
Je suis maintenant désolé d'avoir posé la question. J'hésite à le lui dire. Après tout, c'est elle qui a parlé de Constantinople, l'air de rien, au détour d'une phrase... Mais ma jolie chérie, cernée sans son fard, les cheveux défaits, reprend :
- Il y avait une "baleine" qui partait pour Athènes... Embarquement immédiat.
Dernière modification par Birdie le 05 mars 2014, 21:25, modifié 4 fois.
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P-E
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Re: [inspiratorium] Chérie, Paris, Istanbul

Message par P-E » 19 août 2013, 18:46

Que dire, hormis "j'aime beaucoup" ? :)
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Re: [inspiratorium] Chérie, Paris, Istanbul

Message par Antoine Jolivet » 19 août 2013, 20:01

Birdie est à nouveau parmi nous... et c'est, une fois encore, très beau.

Ces deux-là, on a envie de les suivre, de partager encore leur intimité, leur parcours, leurs histoires et leur histoire !

Merci !
"Pour partir à la chasse au Cirage Noir, la nuit, il convient de d'abord se munir d'une lampe-torche"
(Th. B.)
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Re: [inspiratorium] Chérie, Paris, Istanbul

Message par Merle » 21 août 2013, 11:31

Malgré la coquille, à partir de là,
Birdie a écrit :Je vous ai dit qu'elle faisant semblant de dormir ?
c'est fini, on est pris.
Autant de motivation qu'une lettre de motivation.
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Re: [inspiratorium] Chérie, Paris, Istanbul

Message par Birdie » 25 août 2013, 12:04

Si elle me raconte, c'est qu'elle m'aime, non ?
- C'étaient des Zep britanniques, construits pour la guerre, mais qui ne l'ont jamais faite. Une belle arnaque, lents, rétifs, impossible à manœuvrer. Ils les ont refilés partout où ils ont pu, à des particuliers, surtout autour de la méditerranée, où ils ont servit au transports de passagers et de marchandise. Avec les nacelles agrandies, gonflés au maximum pour rentabiliser les voyage, ils étaient énormes. Baleines, ça leur allait plutôt bien.
Autant pour la beauté et le raffinement de Constantinople.
- Embarquement immédiat, c'était une façon de parler. Ces horreurs volaient de travers, et les moteurs démarraient quand ils le voulaient bien. J'ai passé deux semaines en quarantaine, puis neuf jours dans un hospice et tout de suite après il me fallait attraper le premier vol pour Athènes. J'avais bien trop peur du choléra pour apprécier la ville.
Il doit bien être dix heures et la lumière qui passe par les carreaux se fait plus directe. Son regard aussi. Ça m'apprendra à demander. Je ne proteste pas. Je me promets de lui raconter des horreurs à sa première question. Mais elle ne demandera rien. Ma jolie chérie est plus maline que moi.
- Que tes vitres sont sales !
Elle repousse les couvertures qui grattent. Je n'avais pas remarqué qu'elle m'avait emprunté une chemise. Les demoiselles alanguies dans les tableaux n'en portent pas, je suis un peu déçu.
- J'ai faim.
Moi aussi, depuis toujours.
- Je vais te dire ce dont je me souviens. C'est la Banque Impériale Ottomane qui tient Constantinople, et l'Empire. Et cette banque est sous contrôle britannique, qui presse l'Empire comme une orange. Il n'y avait pas de médecins à l'hospice, jamais. Les hommes de la Porte barraient les rue pour barrer la contamination. Mais tu vois, je suis passée, les autres aussi, et la contamination aussi.
- Mais tu devais passer, tu avais une baleine à prendre.
C'est une jolie phrase, j'ai envie de la répéter.
J'imagine le zep informe et surchargé, la ville magnifique dont ma jolie chérie se fiche éperdument, le départ pour Athènes, le vol au dessus de la mer...
- Oh, ils m'auraient laissé passer. Je payais. Le passage, le voyage, les taxes inventés de toutes pièces, les dessous de table et le reste. Mais on ne pouvait jamais savoir quand la baleine partirait. Je devais faire sortir ma sœur de là au plus vite, je n'avais aucune assurance qu'il y aurait un autre départ. Mais je ne savais pas non plus si j'avais deux heures devant moi, ou deux minutes, pour passer les barrages.
- Ta sœur ?
- Pourquoi crois-tu que j'étais si pressée de partir ?
Bien sûr, ce ne pouvait être pour elle-même. Son orgueil à lui seul eut repoussé le choléra.
- Elle était fragile.
- J'ai dû comprendre de travers, elle était malade ?
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Re: [inspiratorium] Chérie, Paris, Istanbul

Message par Amalasùnthe » 26 août 2013, 20:37

J'ai recommencé cinq fois ma phrase, parce que je sais pas m'exprimer et que je n'arrive pas à trouver ce qui me plait le plus dans tes textes. Alors juste : c'est beau, et captivant, et tout et tout.
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Guillotine
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Re: [inspiratorium] Chérie, Paris, Istanbul

Message par Guillotine » 01 septembre 2013, 14:30

C'est très beau, et plutôt juste, et très délicat, et tellement dramatique, et je suis ravie que tu écrives. Ah !
"Je ne comprendrai jamais rien à la misanthropie. Je refuse l'idée qu'elle puisse se comprendre."
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Re: [inspiratorium] Chérie, Paris, Istanbul

Message par Birdie » 07 septembre 2013, 15:56

- La varicelle.
Tiens, j'avais oublié l'existence de la varicelle.
Elle me regarde, désolée d'être plus intelligente que moi. Elle pousse du pied le tas de couvertures qui tombe du lit, s'étire puis se laisse retomber sur le matelas qui exhale un petit nuage de poussière. Le soleil lui chauffe les jambes. Elle fait mine de se rendormir.
- Non, non.
Je ne savais même pas qu'elle avait une sœur. Je me souviens de son frère, un adolescent très beau à l'air absent. Il me semble l'entendre dire "mes frères...". Elle n'avait jamais parlé d'une sœur.
Elle rit de mes protestations -mais je veux savoir la suite !- puis a un geste agacé.
- Quels idiots, tous ! C'était cruel et dangereux, ces barrages, les sains tombaient malades, et le feu brûlait plus vif... Ils ne voulaient pas nous laisser passer, même lorsqu'on nous a laissé sortir de la zone de quarantaine, et j'avais si peur d'arriver à l'embarcadère après le départ de la baleine.
- La Porte aurait laissé mourir tout le monde ?
- Je pense que ces gens de la Banque Impériale n'ont rien fait que de s'assurer que les cadavres seraient bien à eux...
Un autre geste, un vague mouvement de la main qui reconnait qu'elle va un peu trop loin.
- Mais même si on payait, rien n'empêchait les hommes des barrages de taxer nos cernes d'angoisse pour mettre de l'huile dans la soupe.
Qui suis-je, moi qui bois de la soupe à l'eau depuis plusieurs mois, pour lui faire remarquer que cette expression n'existe pas ?
- J'ai donné tout ce dont nous pouvions nous passer, mais ça n'a rien changé. La petite avait vraiment l'air malade, et ils avaient très peur. Ils ne la laissaient pas approcher. Ils l'auraient renvoyée à l'hospice s'ils avaient pu, mais je suppose qu'ils avaient encore plus peur des femmes de charge.
Il n'y a que la peur pour l'emporter sur la corruption. Et rien ne l'emporte sur la peur.
- Même pas la faim ?
- Même pas, ou je suis plus lâche que les autres.
Ma chérie qui a sans doute chipoté une belle assiette la veille prend un air contrit. Mais qu'est-ce que ça me fait, à moi ?
- Alors, qu'as tu fait ?
Car il a bien fallu qu'elle l'emporte sur la peur.
- Je les ai rassurés.
Je ne connais pas ce sourire, qui remonte un peu un peu à gauche, ne montre pas ses dents, bref, ne sert à rien ; mais il n'est que pour elle.
- Je dois reconnaitre que ce n'était pas subtil, glousse-t-elle, mais j'ai eu de la chance.
Appuyée sur un coude, elle tend la main vers moi.
- Pourquoi t'es-tu levé ?
Je m'étends contre elle, et elle m'entoure de son bras.
- Je voulais te dessiner.
- Ce n'est pas très bon, dit-elle avec une moue.
J'ai le nez contre sa gorge, et je vois sa peau vibrer.
- Ce n'est pas une histoire ; tu comprends, mon cœur ? Il n'y a pas de retournement spectaculaire, pas d'éclat de génie, de deus ex machina comme dans les feuilletons. Je te raconte parce que tu n'as pas fait de grimace et changé de sujet à "choléra".
Et elle inspire profondément, à plusieurs reprises, comme on prend son élan avant de sauter.
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Re: [inspiratorium] Chérie, Paris, Istanbul

Message par Birdie » 13 septembre 2013, 09:17

Je te l'avais bien dit
(Épilogue)

J'ai eu beaucoup de chance.
Je n'étais pas entrainée. Aujourd'hui, je sais au premier coup d’œil, mais à l'époque je n'avais jamais essayé de deviner. Mais j'ai trouvé. Et ce grand type maigre nous a laissé passer. Elle ne voulait pas courir, mais je la tenais par le poignet, et je tirais -elle m'a sans doute trouvé bien méchante. Je l'entendais geindre dans mon dos alors que nous nous cassions les genoux sur des escaliers interminables. Si j'ai oublié l'embarcadère, je me souviens de l'avoir tenue contre moi jusqu’à la passerelle de la baleine, de la chaleur qu'elle dégageait. Encore à l'arrêt, la baleine tanguait sous l'effet du vent, ses moteurs pourris ne lui étant d'aucun secours. Les couloirs se succédaient sans aucune logique et je n'aurais su deviner quelles étaient les parois d'origine et quels étaient les rajouts.
Y flottaient des centaines d'odeurs, trop entêtantes pour être agréables et trop vives pour être désagréables. Il n’y avait ni sièges, ni soute, les marchandises et les passagers s’entassaient ensembles jusque dans les coins les plus exigus, les seconds assis sur les premières. Je me suis installée sur le sol, la petite contre moi ; son front était brûlant. Nous étions appuyés contre une paroi mal ajustée, dans un courant d’air.
Et peu de temps après, le bruit des moteurs s’est fait plus chaotique et hoquetant et la baleine a prit de l’altitude. Puis nous avons méchamment penché vers bâbord et les passagers ont hurlé leur mécontentement sans reprendre leur souffle jusqu’au moment où, enfin redressée, la baleine prit enfin son envol vers l’ouest, sans grâce aucune.

C’était un grand type maigre, efflanqué comme un lapin écorché, mais il aurait pu me tuer.
Il aurait pu me tuer, mais j’ai prit son bras et je l’ai entraîné avec moi.
Et pour ne pas avoir peur je me répétais qu’il avait sans doute une fille de sept ans aux tresses brunes qui avait cette année-là souffert de la varicelle.
Alors j’ai prit son bras et je l’ai entraîné avec moi.
Et pour ne pas avoir peur je me répétais qu’il savait, qu’il connaissait le froid des choléreux.
Alors j’ai prit son bras, je l’ai entraîné avec moi et j’ai poussé sa main contre le front brûlant de la petite.
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Re: [inspiratorium] Chérie, Paris, Istanbul

Message par Antoine Jolivet » 13 septembre 2013, 10:07

Birdie, un seul mot : MERCI !
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(Th. B.)
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